Princesse Ninja

Depuis maintenant un petit bout de temps  nous vivons au Québec. Et quoi de mieux pour s’adapter à notre nouveau pays que l’école? Le fait d’avoir deux mamans en France n’a jamais posé de soucis pendant la scolarité de Loulette et j’ai toujours assez considéré qu’à partir du moment où nous vivons bien notre situation familiale, cela devrait relativement bien se passer à l’extérieur pour notre fille aussi. Du moins jusqu’à un certain âge peut-être.

Mais j’avoue que depuis que nous vivons à Montréal, je réalise qu’ici, il y a une ouverture et un respect des différences, qui me font dire que je suis pleinement rassurée sur l’évolution de notre fille à l’école.

Au départ, j’ai écarquillé les yeux en remplissant la fiche d’inscription : parent 1, parent 2, parent 3, parent 4. êtes-vous des parents de même sexe? Est-ce que plusieurs personnes (sup à 2) sont parents de l’enfant? (coparentalité).  Enfant : fille, garçon, indéterminé? Imaginez le tollé en France rien qu’avec cette dernière question…Il me semble bien avoir pensé que ce cas précis devait être plutôt marginal mais l’initiative était à saluer…

Et puis à la rentrée, Loulette a fêté son anniversaire, beaucoup de filles et deux garçons, qui devaient venir déguisés. Les petites filles arrivent, toutes déguisées en princesses, admirent leurs voiles, leurs rubans, tourbillonnent devant le miroir. Je vois alors débarquer une maman en retard poussant devant elle un petit Ninja, dont je vais changer le nom. On va l’appeler Léo. Ce petit Léo m’a l’air tout emprunté dans sa tenue de Ninja, les épaules rentrées, la tête baissée, rasant les murs. Son mal être que j’attribue d’abord à de la timidité, ne fait que grandir en présence des amies de Loulette. Et moi je me dis que ça va être compliqué de gérer le départ de la maman, à qui je finis par demander si ça va aller pour Léo.

Elle m’entraîne un peu à l’écart en chuchotant : « Léo voulait venir habiller en princesse, mais je lui ai dis que tout le monde allait se moquer de lui alors je lui ai demandé de s’habiller en Ninja, donc il a pleuré pendant tout le chemin. Vous savez Léo est une fille, à la maison, on le laisse ainsi mais aujourd’hui comme je ne vous connaissais pas et que je ne savais pas comment les personnes allaient réagir… ». Je comprends mieux tout à coup…Une idée germe… J’ai avec moi un stock de déguisements de princesse de ma fille, dans le cas où certains enfants avaient oublié de venir déguisés. Je demande à la maman si ça la dérange que je prête un déguisement de Loulette à Léo. Elle me remercie avec émotion.

Il est assis sur ses talons dans un coin, avec son sabre et son masque, regardant les filles danser devant le miroir. « Dis Léo, ça te dirait que je te prête un déguisement de princesse? ». Oh ce regard tout à coup ! Nous allons voir ensemble les filles, « ok Léo va se déguiser lui aussi en princesse pour être comme vous ça marche? ». Nous filons derrière le paravent, Leo me choisit une robe rose à rubans, scrute le miroir. Sa tête se redresse, ses épaules jetées en arrière, il parait plus grand d’un coup. Il saute à travers la pièce avant de me sauter dans les bras. Mon seul souci dans l’histoire? Canaliser son énergie quand il a été chef de file de tous les jeux pendant deux heures.

Il y a quelques temps Loulette me parle de sa classe en disant « Léo est une fille » comme elle me dirait « Léo est blond ». Est-ce que toute la classe sait que Léo est une fille? Ben oui c’est un fait pour tous les enfants, parce que c’est aussi inscrit chez les enseignants, l’administration…

Ce n’est pas le pays des bisounours mais au moins les choses sont dites. Et quand elles sont dites et acceptées, c’est quand même beaucoup moins douloureux pour le concerné. Un fait favorise aussi l’acceptation des différences, c’est que du moins dans notre école, tous les parents sont encouragés à s’impliquer dans la classe. Nous avons le droit une matinée par mois de nous installer sur les petites chaises dans la classe et participer au cours, il y a les matinées piscine, musées, cuisine, chorale etc…Les occasions ne manquent pas de connaître chaque enfant, tout comme les enfants de la classe connaissent bien chaque parent. Et dans notre cas, nous avons pu observer une évolution :

Septembre à la piscine : « Mais pourquoi Loulette a deux mamans? ça n’existe pas deux mamans? »

Novembre en atelier (les enfants de la classe) :

-Maman petiiiiite tu peux me faire mon lacet? Mamaaaan grosse tu peux coller le nez du bonhomme de neige » (oui ça nous colle toujours hein, pour ceux qui se poseraient la question).

Décembre : « et pourquoi j’ai qu’une maman? »

Janvier : « hier il y a mon fils qui m’a dit que si je trouvais pas de mec, c’est pas grave, je pourrais avoir une femme, parce que Loulette a deux mamans et ses mamans elles sont trop chouettes ».

Bon ok c’est presque le monde des bisounours, pourvu que ça dure…

 

Photo : Sarah Wong « portraits d’enfants transgenres »

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