Le douze décembre

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« Y a pas un truc le douze décembre ? »

C’est le genre de phrase que mes proches m’entendent dire souvent.
J’ai développé une phobie des dates.
Je l’assume, je suis nulle en anniversaire, spécialiste des jours d’après, des messages foireux « c’est pas moi, c’est le décalage horaire » « avoue le, c’est vachement + original de souhaiter le lendemain, le jour même y a trop de monde ahahaha » « tu te rappelles que c’est notre anniversaire de mariage hein ? – Bien sûr pour qui tu me prends… (alerte interne merde merde merde merde) »
Une amie reloue, une femme ingrate.
J’assume.

Pourquoi ?
Il y a des gens qui sont des vrais calendriers humains. Ma grande tante Marie Hélène se fait un devoir de souhaiter la naissance en temps et en heure à chacun des membres de la famille (9frères et soeurs, 25 cousins, 34 arrières cousins, je vous laisse compter).
Moi ? Ce n’est pas que j’aime pas, ou que j’en suis incapable, non… c’est juste que j’ai bloqué sur les dates.

Et je sais pourquoi.
Entre autres, à cause de celle-là.
Le douze décembre
Elle fait partie de l’ère d’avant. Celle où mon cerveau qui retient tout (si, si, tout) marquait au fer rouge les dates et les numéros de téléphone.
L’ère d’avant que je décide/que je ne m’oblige à construire des barrières de sécurité.
Mais du coup, elle est là, elle.. Alors elle, je ne l’ai pas oubliée.

Si je veux être tout à fait honnête, ce n’est pas cette date qui m’a forcé à oublier les autres..
Je sais, je ne suis pas claire, laissez-moi y venir… c’est la mort qui l’a fait.
Les gens meurent et la date s’ancre au plus profond de votre mémoire. J’ai tout de suite su qu’il fallait me prémunir de ça. Que mon cerveau si complexe n’en ferait rien de bon, qu’il ressasserait trop.
Je n’oublierais jamais la mort de mes proches. L’annonce. Les mots, l’endroit exact où j’étais. Les détails qui me hantent encore, toujours. Alors la date, au moins, par défi, par défaut… comme un affront à celui qui dirige le monde, à la fatalité, j’ai décidé de les oublier.
Les anniversaires sont un dégât collatéral, oui.. Je m’en excuse.. Pour me protéger des morts, j’en oublie parfois les vivants. Pardon. J’essaie de me rattraper autrement.

Mais le douze décembre, non.. Cette date reste ancrée en moi.
Elle vient d’avant.
Du temps où mes grands-pères étaient encore là. Du temps où je n’avais pas vu, senti, cet homme, si important, pour moi, me filer entre les doigts.

C’est l’anniversaire de mon premier amour.
Ça compte non, un premier amour ?
Même si ça n’en est pas un. Même s’il finit dans les larmes, le sang, les flammes (Bon, ok, là j’exagère un peu..) Mais bien sûr que ça compte, normal qu’on oublie pas…
J’ai du mal à ressentir de la joie pourtant, ou de la nostalgie gentille de revoir la gentille adolescente naïve que j’étais… je pourrais.. Cette date est belle en soi, ce n’est pas cette date que je devrais détester..

C’était la première fois que je l’embrassais, que j’embrassais une fille.
C’est important d’embrasser une fille pour la première fois vous savez? Un garçon aussi, mais différemment. Parce qu’embrasser un garçon c’est quelque chose qu’on attend, auquel on se prépare.
On ne se prépare pas à embrasser une fille…

C’est la première fois que je passais outre tous ces doutes qui vous submergent quant à seize ans, la vie qui semblait se dessiner pour vous prend un sacré virage à droite, ou à gauche, enfin vous saisissez… Il y avait l’élection de Miss France à la télé. Sa mère ne m’aimait pas, déjà. Ça n’allait pas aller en s’arrangeant. On était allée se coucher tôt du coup. Et voilà.

C’était le premier jour du reste de ma vie dans un sens (je sais, j’utilise beaucoup trop cette expression), celui où je disais fuck the world, tant pis si je comprends rien à ce qui m’arrive, si je contrôle pas, si mes murs sont couverts de poster de DiCaprio, tant pis pour Benjamin, Cyrille ou Benjamin (j’aimais beaucoup les Benjamin). La première fois que j’arrêtais un quart de seconde de réfléchir (on ne peut pas embrasser une fille en réfléchissant, ce n’est pas possible), que je me disais allez fonce et que je laissais mon corps en pilote automatique.

On ne se prépare pas à ça.

A cette douceur, à cette porte qui s’ouvre et tous ces possibles. A ces questions non plus; dont on cherchera les réponses sans relâche, certains plus longtemps que d’autres. A ces insultes qu’on entendait distraitement qu’on prend soudain pour soi, à ce rejet qui nous inclue, à cette richesse sous estimée souvent, pourtant qui se cache derrière. A regarder autre chose, découvrir ce corps si proche du sien et si différent. A cette force qui vous embarque quand on resserre les bras, qu’on donne et qu’on prend.
On ne se prépare pas à aimer ça.

La première fois.
Ça compte une première fois, ça marque.
Forcément que je m’en rappelle.
Ce premier pas vers le futur moi.

J’aimerais m’en rappeler sans penser aux années qui ont suivi. Me rappeler de cette douceur, uniquement, sans cette piqûre acide, qui revient toujours derrière puisqu’elle y est intimement liée. Sans voir les conséquences sinistres cette belle soirée… J’aimerais..

Il faut croire que la vie voulait m’ouvrir des portes.
Toutes les portes.
Me dire que je pouvais aimer qui je voulais, oui (ça, c’était cool) et me montrer qu’aimer (ou ce qu’on croit l’être) peut être sombre, très, et douloureux (ça, c’était moins cool).
M’apprendre qui j’étais.
Me dire que je pouvais aimer une fille et que ça pouvait être aussi chouette et lumineux qu’un garçon (ça, c’était cool) et me montrer aussi les côtés les plus dark de moi (ça c’était moins cool).

Cette date reste en moi.
Très ambivalente parce qu’une des seules qui restent (vu que j’oublie les autres, vous suivez ?). Même si je l’ai remplacée depuis. Tant d’autres anniversaires, tant de premières fois, des belles histoires cette fois… sans aucune ambiguïté, sans aucun revers side…
Mais c’était la première…

Très ambivalente parce qu’elle me rappelle ce que je suis.
Une femme qui peut en aimer d’autres.. Serais je ici, là où je suis sans elle ?
Et une fille dépassée et perdue parfois, dans des coins sombres qui la rattrapent.. Serais je là bas, aussi, sans elle ?

Il parait que les choses qui marquent restent toujours un peu.
Même si on frotte très très très fort ? Même si on frotte très très fort.

C’est peut-être bien.
Il ne faut pas oublier le passé. Jamais. Les belles choses comme les autres.
Elles font ce que nous sommes.

Je crois que la meilleure des conclusions, la vérité comme toujours sortira de la bouche des enfants.
Mon fils ce matin nous a dit « Maman, on est le douze décembre aujourd’hui ?
– Mui…
– C’est mon demi-anniversaire »

Pour son sourire..
Pour remplacer aussi, car oublier est une utopie, je vais me concentrer là dessus.
Parce que ce qui compte, at the end of the day, ce ne sont pas ceux qui sont partis, ni en claquant la porte, ni rejoindre les nuages.
Je vais me mettre à aimer ce putain de douze décembre.
Ceux qui restent gagnent toujours.

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