Tristesse capitale

IMG_6395

Ce matin, je me suis levée, un peu fatiguée, j’ai rejoint mon grand déjà debout, lui ai demandé ce qu’il voulait pour le petit déjeuner.
Il a dit « Rien ».
J’ai proposé de lui faire des pancakes.
Il a dit « D’accord ».

J’ai raté la pâte, ça m’a rendu ronchon. Une histoire de conversion de maizena en farine, ça m’a paru grave sur le moment. De gâcher des oeufs.
Entre temps j’ai été cherché mon petit grand dans son lit, qui s’était rendormi après avoir été le responsable de mon réveil si tôt, en le sautant dessus. Je l’ai porté jusqu’à sa chaise et j’ai mis des pancakes à cuire.
Et puis j’ai allumé mon ordinateur pour lire le journal. Comme tous les matins.

Les pancakes ont cramés.

Et puis j’ai pleuré.

Quand on est parent on se doit de contrôler ses émotions, je me disais qu’il fallait pas que je leur montre cette sidération, cette tristesse alors que je cherchais le sirop d’érable. Mon fils m’a demandé « tu fais quoi maman? – Euh je cherche le sirop ». J’ai vu dans leur yeux qu’ils s’inquiétaient que ça me rende si mal de pas trouver ce putain de sirop d’érable. Ils se sont levés de table et sont venus m’aider à chercher, Goslinou a dit
« Mais attends maman, on va le trouver.. mais maman, tu pleures? »
– … oui je suis triste..
-Bah pourquoi?
– Attendez, je cherche le sirop, il y a eu un problème à Paris, je vais vous expliquer ».

Brapittou qui jouait plus loin, car entre temps il ne voulait plus de pancake, s’est rapproché.
Il m’a regardé et a rajouté « Il est au frigo, il est au frigo!! »
Il était effectivement au frigo.
La vérité sort de la bouche des enfants.

Je me demandais dans quel monde on vivait. Comment on avait pu en arriver là.
J’étais un peu rassurée d’avoir des nouvelles de mes proches. Cette catastrophe horrible n’était pas intime.. C’était pas si pire.

Mais bien sur que si, elle l’était. Bien sûr, pas aussi terrible que pour tous ces gens, toutes ces familles… Je me disais qu’on aurait pu aller voir ce match. Qu’on aurait pu être au concert, même si on est pas fan de Heavy Metal. Je me demandais dans quelle société nos enfants allaient grandir, s’il fallait avoir peur de tout. Toutes ces questions d’adultes, sidérés, dépités, que l’on se pose face aux questions qui n’ont pas de réponse.

« Maman, qu’est ce qu’il s’est passé à Paris? »
Alors on s’est assis. Tous les trois.
Mes trois girls dormaient encore.

J’ai essayé d’expliquer, avec des mots d’enfants. Comment expliquer ça « simplement »? En essayant de ne pas mentir, mais de ne pas induire des angoisses irréversibles, surtout chez mes petites éponges qui se rappellent de tant de choses. J’ai parlé de méchants, de bombe, de gens qui sont morts. Mais que tonton Christo allait bien, et tata Kelly, et tous les copains de Paris apparemment. Heureusement.

« Et maman y a des enfants aussi qui sont morts?
– Oui.. des enfants aussi un peu.
– Et les méchants, c’était des Huns?
– … oui, oui.. un peu comme les Huns »

Alors Brapittou a réfléchi quelques secondes, et il a conclu :
 » Tu sais maman, les Huns, y en a plus beaucoup.
– …
– Peut être qu’il en reste trois? Oui je crois qu’il en reste trois. »

L’adulte que je suis aimerait tellement pouvoir le croire.
Qu’ils ne restent que trois imbéciles capables de tuer, de massacrer, parce qu’ils n’ont rien compris. Qu’ils obéissent à des plus grand abrutis qu’eux qui n’ont rien compris non plus et dont la bêtise n’a d’égale que leur lâcheté de décideur et l’inhumanité. Que peu importe la pseudo raison qui est derrière tout ça, aucune religion, aucune cause, rien.. ne peut expliquer ça.
A part l’immensitude de la bêtise humaine.

Mais tout ces réflexions, ça ne fait pas avancer.
ça rend triste l’adulte que je suis, comme tous mes amis sidérés ce matin.
Que la seule réponse que j’ai trouvé c’est de serrer ma femme dans mes bras quand elle s’est levée, et mes marmottes de filles très très fort, sans trop penser au monde dans lequel elles venaient d’arriver. De dire à mes amis que je les aime fort.

Ces réflexions servent la peur, celle de me dire que je n’emmènerai peut être pas mon fils voir Céline, ou l’autre au stade l’an prochain..
Mais est ce que c’est ça la réponse? La peur?
La peur comme un échec. Comme une victoire de la bêtise.
Mais alors quoi?

Et puis Bradpittou a sorti ses kaplas pour faire une construction.
Et il a dit « Maman.. tu m’aides à construire une tour Eiffel? »

Et c’était une bonne réponse.
Peut être la seule qu’on pouvait trouver ce matin.

Publicités