Le temps qui passe

Il y a un peu plus de cinq ans nous étions quatre sur cette plage, moi avec mon gros bidon de presque huit mois, et elles s’inquiétant déjà d’un endomètre trop fin pour leur quatrième insémination. C’est fou ce qu’on peut en apprendre en PMA en si peu de temps. Elles m’avaient dit en riant « nous on déclenche les accouchements partout où l’on passe » et dubitative j’observais mon ventre tout rond et je savais que miss Loulette qui m’avait fait tant de frayeurs en menaçant d’arriver trop tôt allait profiter de son bail jusqu’à la fin. J’ai perdu les eaux en rentrant à la maison ce soir-là.

Il y a quatre ans, nous étions sept à table sur la place de ma maison. Nous hébergions un couple d’amies qui en étaient à leur quatrième ou cinquième essai. C’était l’occasion de présenter les deuxièmes au premières et je ne me doutais pas qu’elles seraient liées dans leurs parcours respectifs jusqu’à maintenant. Je regardais Loulette bouger les orteils au vent et je me disais qu’il y a un an déjà nos amies m’avait vue avec un ventre rond, que notre bébé était déjà bien grande et qu’elles avaient toujours le ventre vide.
Cela me rappelait cette fois où nous avions fait notre première rencontre avec l’association enfants arc-en-ciel dans notre région. Je me souviens de son regard à elle, un regard vert pétillant de bonheur et de confiance. Elle caressait doucement son ventre sous la table, je le voyais bien, elle souriait en racontant les seins tendus, les premières nausées signes annonciateurs d’un probable résultat positif. Et moi je la regardais une main sous le menton, rêvant d’un futur lointain où m’habiterai le doute de couver la vie là dessous. Je ne connaissais pas encore les effets secondaires traîtres des traitements. Et puis ce regard pétillant s’est ternis au fil des ans. Je revois ses félicitations polies à l’annonce de ma grossesse, elle à qui on disait « Quand est-ce qu’on se lance? Houlala mais c’est pas à l’ordre du jour, il faut d’abord qu’on fasse ci ou ça » et même si j’étais heureuse,  je songeais que fuck il devrait y avoir une file d’attente pour ce genre de choses, comme quand on était gosses « c’est moi qui l’ai dit en premier, je suis prioritaire ».

Et puis les années ont passé.  Loulette a fait ses premiers pas, elle est allée à la crèche, puis à l’école. On voit les familles se construire, le premier enfant, le deuxième, le troisième et parfois même le quatrième. Tu espères que tes copines tomberont enceintes avant même que tu puisses envisager un deuxième enfant dans un futur là encore très lointain. Et tu épuises les encouragements à la con, de moins en moins convaincants.

  • Je suis sure que cet essai sera le bon, j’en ai l’intuition
  • Chaque essai te rapproche d’un positif
  • Wahou cinq embryons au stade blastos c’est génial, tu sais que tu as X % de chances en plus de tomber enceinte!
  • Un endomètre à 9 mais c’est parfait !
  • Tu n’es pas stérile, ta fausse couche montre que ça a déjà marché une fois.

Et puis à la fin tu te contentes de leur souhaiter bonne chance, parce qu’au bout de cinq ans tu ne sais plus quoi dire d’autre. Et c’est là au moment où tu t’y attends le moins, toutes les trois sur un continent différent, qu’elles t’annoncent être enceintes de quelques mois. Toutes les deux.

 

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