Attendre un enfant

ProjetAubade

C’est étonnant comme expression.

Attendre un enfant.

En plus, on peut attendre un enfant longtemps.

Quand on le veut intensément, au creux de ses entrailles, qu’on se bat contre son corps, contre la société, contre les normes pour l’avoir. D’aucun en parlerait bien mieux que moi. C’est parfois une envie sourde innée, dès la naissance, « le sang d’une mère qui coule dans ses propres veines » comme le dit une amie à moi, ou une horloge biologique qui se réveille, un tic-tac qui devient incessant. Le genre de truc qui prend toute la place, le petit bruit qui efface tout le reste autour et dont l’esprit ne peut se défaire.

Personnellement, cette attente, elle est venue d’elle. De ce qu’elle m’a renvoyée. De la façon dont je me suis vue parent auprès elle, dans ses yeux. De cette famille qui se dessinait dans un parc belge, déjà. Où j’étais malade, déjà. Là encore, la vie nous a gâté, et de cette première attente, on ne peut pas vraiment parler. Au regard du parcours de nos amis, qui se battent contre les jours, les mois et les années, moi qui aurait presque eu plus d’enfants que d’essais, moi et ma carte famille nombreuse comme cadeau d’anniversaire de mes 33ans, je ne suis pas légitime pour parler.

Je peux parler de l’attente qui vient ensuite.
De celle où on compte les jours après « le » jour. De cette première semaine qui passe plutôt vite, et de la seconde où chaque minute est une éternité. Je peux vous raconter les fois où on dévisage un stick en plastique en se disant que bien sûr que ça sert à rien et que c’est trop tôt, que tout le monde le dit, que le monde a raison, et pourtant, qu’on fait toutes pareille… L’attente de ces 30 secondes là. Quand on regrette, qu’on se dit que ça va être négatif, qu’on va se gâcher la journée, qu’on aurait du attendre le lendemain, que c’était con de toutes façons c’est trop tôt ça veut rien dire…

On attend un enfant seule aussi. Quelques secondes, quelques minutes, quelques heures. Quand on lit cette deuxième barre et qu’on réalise. Putain de m*ù^$. Qu’on décide de sauter sur son téléphone ou au contraire de lui préparer une méga surprise pour lui annoncer cette nouvelle qui va changer sa vie. C’est fou nan? Savoir qu’on est, à un moment, la seule personne à savoir une information qui va changer sa vie. A elle, à lui.
Pour cette grossesse, j’ai fait n’importe quoi. Je suis sortie du laboratoire et j’ai voulu lui acheté un body. Je vous l’ai déjà raconté et je n’en ai trouvé que des roses, vendus par deux. Quand je les regarde là, dans ma valise prête pour la maternité, je réalise les signes de la vie.

Ensuite on attend un enfant pendant plusieurs mois.
D’abord on compte les jours jusqu’à l’écho, la confirmation de ces chiffres, le bon endroit, le bon clignotement. Ensuite on attend le premier cap, en se disant bêtement que ce sera « le dernier », qu’après celui là on sera rassurés.. on apprend qu’après coup qu’on ne l’est jamais vraiment totalement. Qu’attendre un enfant c’est attendre à vie, avec une crainte dans un coin de sa tête, mais ça va, on s’habitue. Attendre qu’ils grossissent, qu’ils dorment, qu’ils soient propres, qu’ils aillent à l’école sans pleurer, qu’ils réussissent leurs examens, qu’ils trouvent l’amour, qu’ils le gardent.
On attend en comptant les semaines, en feuilletant les magasines plein de bébés tout roses et de mamans trop souriantes, l’appartement se transforme et les petites photos d’écho volées s’accumulent sur le frigo.

Et puis, à la fin, là où je suis maintenant, on attend, vraiment.
Est ce que c’était la nouveauté, la facilité des grossesses aidant, ou aussi mon cerveau de Dorade qui oublie beaucoup de choses, je ne me rappelle pas cette attente aussi nette pour les deux lardons.
Est ce la peur qu’elles arrivent trop tôt cet été qui a mis mon corps et mon esprit en mode « garde les » qui doit maintenant changer et se paramétrer en mode « ayé, tu peux lâcher »?
Je ne sais pas.

Mais on attend.
On prend chaque sieste, chaque nuit de plus comme un stock de sommeil bien appréciable.
On prend chaque instant de complicité, chaque toucher si différent, chaque regard qui déborde.
On mesure chaque chose, chaque petit moment dans tout ce qu’il contient.
Raconter des histoires à 4 tranquillement le soir. Aller déposer les grands à l’école. Se retrouver à deux miraculeusement.
Tout a une saveur particulière. Comme avant un grand départ.

On attend un enfant dans l’incertitude de ce que sera l’après. Même quand on en a déjà un, deux.
On attend de savoir ce que ça va changer cette fois. Comment la vague va vous toucher. De quel grade sera la tempête. Dans le corps, dans la tête. On attend un enfant qui grandit au creux de soi en regardant spectatrice et spectateur les changements qui l’accompagne. On attend que le ventre pointe, que la peau tire, que le dos lâche.
On attend de basculer dans cet état animal de maman, celui où plus rien d’autre ne compte et dont pourtant, il faudra sortir à un moment. Plus tard.

On attend dans cette ambivalence égoïste de vouloir se retrouver et dans l’envie que cet état ne s’arrête pas.

J’ai toujours eu cette conscience aiguë, trop parfois, des dernières fois.
Alors je dis pas que ça va être la fin du monde, loin de là, mais j’ai toujours aimé les derniers millimètres…

Il y a tellement de choses dedans.

Les derniers millimètres avant un baiser, la minute à deux dans ce chalet de Gold Lake avant de descendre la colline et de se marier, la photo sous la douche tous les 4 avant de se remarier.

Il parait que l’attente fait partie du plaisir.
C’est sûrement vrai.
Pourtant ce n’est pas nouveau, je n’ai jamais été très douée pour attendre, mais je suis tout à fait d’accord avec ça.

Et cette fois, c’est encore différent.
C’est une douce attente.. et je crois que j’aime bien ça.

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