La parenthèse enchantée

Par quoi commencer, quand est dans une hutte en bois avec face à soi l’horizon, la mer et un bel orage tropical qui avance à vue d’oeil ? D’abord il y a la décision de tout lâcher, l’euphorie, la certitude de faire le bon choix. Ensuite il y a la fatigue, le doute (un petit peu) et l’excitation d’avoir les pieds au bord du gouffre et d’être prêt à plonger dans la vide. Et puis il y a un avion pour Bangkok, où l’on rate la correspondance à Paris pour se retrouver à Tokyo, alors qu’on n’a jamais posé les pieds au Japon et qu’on n’avait pas l’intention de le faire. Joli…pied de nez de l’univers pour  tester notre lâcher prise.

Au départ il y a cette vague sensation d’être à sa place, dans la chaleur moite de la période de mousson, marchant avec son panier de brochettes cuites dans la rue, les écouteurs sur les oreilles en écoutant un morceau de Sting « English man in New York » et murmurer « I’m an alien, I’m a legal alien… » tandis que les gargotes fument autour de soi, que les khlongs s’écoulent lentement, que les camions, les tuk tuk, les motos s’entremêlent dans un brouhaha terrible.Il y a les habitudes, les schémas qui tentent vainement de s’accrocher. On essaie de garder un semblant de contrôle, d’horaires, d’éducation, de contact avec l’extérieur. Au début. Parce que c’est ce qu’on sait faire, ce qu’on nous a appris. Et puis on lâche. Oh on ne peut pas dire que chez nous il y ait beaucoup de chemin à faire pour ça.

Partir à l’aventure comme on le fait toutes les trois, c’est dormir quand on a sommeil, manger quand on faim etc…sans se soucier si c’est une heure correcte pour le faire,si c’est raisonnable avec un enfant de quatre ans, suivre simplement ses besoins. C’est ne plus savoir quel jour de la semaine on est, ni la date et encore moins l’heure. C’est ne rien prévoir de la journée et se retrouver à nourrir un éléphanteau au bord de la route. C’est vadrouiller à trois sur une moto, les cheveux au vent pour aller voir les temples au coucher du soleil alors qu’en France on s’imaginerait s’arracher les cheveux au combo enfant+ à 3 sur une moto+pas de casque+ pas de veste + de nuit. C’est écrire et boire un coca avec un serpent et une mygale au dessus de la tête en se demandant si l’un des deux est un prédateur pour l’autre histoire de solutionner un problème sur deux,  et prévenir son enfant de ne pas soulever les pierres à cause des scorpions.  C’est se réveiller au lever du jour et prendre enfin le temps d’écrire, de trouver ça trop nul et recommencer et le lendemain de trouver ça super puis nul puis super etc etc. C’est de prendre du temps différemment avec son enfant, plutôt que le traditionnel 18h-20h où l’on est archi sollicitées, faire des trucs débiles du type se parler en chantant « passeeeu moi le sel s’il te plait é é é » « mais bien suuuuur maman lalala » ou lui apprendre « qui a du caca kaki… » parce qu’il faut bien compenser son année scolaire en moins et lui apprendre les bases pour ne pas qu’elle soit à la ramasse plus tard. C’est l’entendre babiller des mots thaïlandais, cambodgiens et répondre par défaut en anglais. C’est se balancer avec sa chérie sur un hamac et regarder un bel orage. C’est se faire chiper ses affaires par les singes qui adorent jouer à se promener avec notre poussette. C’est se faire appeler tous les soirs à la même heure par un espèce de lézard qui claque la langue et tente d’entamer une discussion malheureusement incompréhensible. C’est avoir des tonnes de tampons, de visas et de démarches aux poste frontière pour visiter de nouveaux territoires. C’est utiliser tous les moyens de locomotion locaux tuk tuk, pirogue, train en bambou, deux roues divers.

Et c’est juste…chouette.

Un beau moment que l’on s’offre en restant à fond dans le moment présent, en profitant chaque jour de nouvelles surprises et de nouvelles aventures, où l’on médite, où l’on écrit, où l’on se balance sur des lianes devant la cascade, où l’on voit des Bouddha ou des îles désertes. Ce n’est pas tant le retour qui viendra fatalement un jour que l’on redoute, mais ces journées qui apportent chaque matin leur lot de surprises et  de moments totalement incongrus.

En attendant on profite de cette belle parenthèse enchantée.

 

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