Lettre à ma mère

2cv

Est ce que c’est que la vie qui avance, qui me fait prendre chaque jour un peu plus conscience de la place qu’elle a eu, de ce que cela implique, dans la beauté du job autant que dans sa difficulté?
Est ce que c’est ce jour particulier, mercantile à souhait mais qui permet malgré tout de remettre la place des mères au centre du monde?
Est ce la parallèle à cette autre lettre, à ma fille, que je ressors des cartons en préparant leur chambre..
Je ne sais pas…
Est ce qu’on doit toujours savoir pourquoi on fait les choses?
Pourquoi on a envie d’écrire?

Maman,

Je n’ai pas de souvenir de t’avoir dit je t’aime.
De te l’avoir écrit oui, un peu plus déjà.
Une préférence de communication, depuis toujours, envers tout le monde, encore plus envers les gens que j’aime. 

J’ai dit que si j’arrivais à élever mes enfants au moins 1/10 aussi bien que toi, je pense que je serais déjà une super maman.
Je le pense encore plus aujourd’hui.
Même plus qu’hier.

Quand je nous vois les garçons (les grands) et moi, il est indéniable que tu as fait un excellent travail.
Souvent seule, qui plus est.
J’y pense comme un repère quand j’ai les larmes qui montent, de fatigue, d’une énième colère, d’une négociation sans fin. Quand j’ai peur de l’avenir financier, de savoir comment j’arriverais à payer des études, des scooters, des sacs Eastpack bleu ciel, des stages de basket à Saint Michel de Maurienne… une vie, à mes enfants.
Alors je pense à toi.
Je pense que tu l’as fait, seule pour nous trois.
Que je n’ai pas d’excuse pour ne pas y arriver.

Je repense à ce jour où tu m’as dit non. Que je ne pouvais pas sortir dans une quelconque soirée avec je ne sais qui. Je me rappelle la tristesse que tu avais, de me dire non, de devoir te justifier par rapport aux autres parents. Je me rappelle surtout combien ce non m’avait été positif. Combien c’était la réponse que j’attendais. 

Je repense à toutes ces choses, celle que l’enfance nous fait croire universelles, mais qui ne venait que de toi, uniquement.
Ces dessins sur les murs de ma chambre, reproduction identique par un quadrillage savant des images d’enfants que j’aimais tant.
Ce petit pliage spécial de sopalin autour d’un croque monsieur pour ne pas se brûler les mains.
Toutes ces petits détails que je retrouve, à travers les yeux de mes fils, à travers toi, mamie dévouée et aux petits soins, toujours.
A penser à eux, avant toi, comme depuis toujours.

Tous ces adages…
« On mange son fromage avec son pain ». « Et pas le blanc de l’oeuf, ça sert à rien. »

Je me rappelle des virées en voiture, dans une 2CV bleue à toit ouvrant. Du train jusqu’à Pornic dans une petite chambre d’hôtel près du port où j’avais même eu le droit d’avoir des playmobils cheval. Du jour où je t’ai attendu dans le bureau du directeur, l’oreille ouverte et en sang, et de te retrouver après l’opération dans le couloir de l’hôpital où pour me consoler, tu m’avais acheté un chien en peluche que j’emmène encore un peu partout.
Je me rappelle avoir suivi un camion de pompiers, au hasard, en pleine ville de Lyon, parce que tu étais sûre qu’ils « devaient bien aller à l’hôpital » et qu’on trouverait donc la fac de médecine.

Je me rappelle de ta voix quand j’ai eu besoin de toi, quand mon corps changeait, quand j’ai perdu ce beau-père que j’aimais tant.
Une voix de maman. 
Celle vers qui on se tourne comme un repère.
Un aimant.

Je n’ai que quelques regrets…
Celui de n’avoir pas assez dit combien les années après le bac ont été difficiles. De ne pas avoir su me tourner vers toi, ou vers papa.
Celui de ne pas avoir eu l’impression de te soutenir assez quand tu as perdu le tien.
Celui parfois de n’avoir pas su « bien » dire mes grands bonheurs, ma rencontre avec « L », l’arrivée de chacun de tes petits-enfants. 

Celui que ton angoisse parfois, souvent, prenne le pas sur tant d’autre sentiment et ne te permette pas de profiter de la vie sereinement.
Et des petits regrets, quand d’une situation, une fatigue, un stress du quotidien, nous tirions toi et moi des tensions d’une incompréhension de communication.

Je regrette surtout que tu sembles te donner si peu de crédit.
Devant mes problèmes de maths de collège, devant les autres qui te paraissent toujours plus à propos.
Non maman, comme tant d’autre chose, je n’ai pas appris à cuisiner avec ma grand-mère. 
Mais avec toi.
Je n’ai pas appris à écrire en cours de français, ni à aimer devant Harltley Coeur à vif.
Mais avec toi.
De tes lignes à l’écriture ronde, de tes heures en cuisine et tes « ne m’attendez pas », tes stages de reiki et de fasciathérapie.
De tes silences, de tes larmes parfois.
Tout ce que je suis,
Je le suis de toi.

Parfois on ne dit pas je t’aime.
Ce sont des mots qui font peur, galvaudés parfois.
Mais les souvenirs ne trompent pas.

Y’a des silences qui disent beaucoup.
Plus que tous les mots, qu’on avoue.
Bien sûr que je t’aime.
Evidemment.

E.

 

Je m’excuse d’avance si ce texte ne vous parle pas.
Il est adressée à la seule personne à qui je n’ose que peu parler, et même écrire.
Celle qui a fait ce que je suis aujourd’hui.
Aujourd’hui était le bon jour pour lui écrire.
Un brouillon, une bafouiller.
Lui envoyer sera une autre histoire…

Publicités