Vivre

Il cherche à accrocher mon regard tout en se tamponnant le front et les narines. Mais je suis tranquille, les deux mains jointes sur mes genoux, parfaitement alignés. Peut être la mâchoire un peu tendue de savoir que je vais devoir accepter un contrat moins avantageux au bout de six ans de boîte si je ne veux pas perdre mon job. D’ailleurs tout le monde me l’assure, il me l’assure, c’est quand même une chance vue la conjoncture actuelle d’avoir un boulot de nos jours.
Dans mon boulot j’écris beaucoup, pour les autres, des communiqués de presse, des articles, sur des sujets plus ou moins intéressants. Paulo Coelho et Marguerite Duras ont dit « Si tu te lèves le matin et que tu as envie d’écrire, tu es écrivain. Pas de besoin d’être édité, d’avoir du succès, il suffit juste d’écrire ». Quand j’étais ado puis jeune adulte, j’avais des tas de projets en chantier en même temps : l’écriture d’une pièce de théâtre, de nouvelles, un roman. L’extérieur a vite fait de me remettre dans le droit chemin car « l’écriture ça fait pas bouffer ».

Il continue de parler, je regarde le ciel par la fenêtre. J’ai toujours eu cette sale manie de m’évader intérieurement quand une discussion ne m’intéresse pas. Je pense à ma fille qui court vers une statue au bord de la plage « Maman! Maman! Je peux monter sur Bouddha? ». Nanie rectifie « Heu je crois que c’est Bacchus là ma chérie ». « Maman je peux monter sur Boucchus? ».

Sa voix s’élève, je reviens vers lui. « Dans le cas où l’employé devait être en arrêt maladie…à compter de deux jours…sinon licenciement ». « L’usage informatique…strictement professionnel…sinon licenciement ». Ma mâchoire se contracte involontairement, ma respiration s’affole crescendo à chaque règle, chaque obligation énoncée et j’essaie vainement de me contrôler en me demandant ce que je suis en train de faire là. Je ferme brièvement les yeux : je suis ici parce que je l’ai décidé, j’ai décidé d’emprunter ce chemin, ce job, ce confort de finir à 17h30 pour récupérer ma fille. J’ai décidé d’être dans cette pièce à cet instant même. Mais je peux aussi décider de ne plus l’être. Quel effet ça fait d’être devant une page blanche? En écriture, il est parfois recommandé de laisser filer sa main, le reste suit, on structurera après, quand on aura noircit beaucoup de pages sans cohérence. Et la page blanche de la vie?

« Les horaires doivent être strictement respectées…avertissements ». Je sens les battements de mon coeur se faire plus rapides encore. C’est fini. Il m’explique avec gêne que je suis un bon élément et son contrat doit peser huit tonnes à la manière dont ses épaules s’affaissent quand il en est enfin délivré. Je fais glisser les feuilles lentement vers moi, si lentement que j’ai envie de rire, je lève le stylo en l’air, je respire un grand coup et… je m’enfuis en courant sous les yeux médusés du bonhomme et de la DRH sur le pas de la porte.

Je sors m’aérer et mon portable clignote : « Chérie? »
– Oui?
– Qu’est ce qu’on fait?

Elle ne m’a pas dit qu’est ce qu’on fait à manger ce soir? Ou qu’est ce qu’on fait le week end prochain? Elle m’a juste dit « qu’est ce qu’on fait? » et elle l’a fait maintenant. J’ai répondu « Et si on provoquait la vie? Si je démissionnais? ». Alors comme c’est ma femme et que je l’aime elle m’a répondu « Chiche! Là tout de suite? ». On a attendu un peu quand même, c’est pas raisonnable les coups de tête. Alors je n’ai prévenu que le soir, ce qui est très raisonnable n’est ce pas?

Je vis mes derniers jours de chef de projet, avec  mon pot à crayons et ma plante verte. Petit à petit le salon fait des échos quand nous mangeons, au fur et à mesure que les meubles sont vendus. Bizarrement – ou pas – les acheteurs qui se présentent sont tous des voyageurs. Une guitare électrique vendue? Je suis navré de vous le dire me dit ce monsieur, mais je vais la démonter pour n’avoir que le manche et me faire une guitare de voyage. Le futon? En fait me dit la jeune fille je ne garde que le matelas pour le camion que nous sommes en train d’aménager pour aller dans les montagnes. On attire ce que l’on est, non?

Dans quelques temps ma fille gambadera dans les temples de Rangoon avec son pagne et ses cheveux emmêlés au milieu de ses chers Bouddha qui l’obsèdent depuis deux ans. Dans quelques semaines j’écrirai sur une terrasse en bois donnant sur les temples de Baghan en Birmanie, ici :

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Je me fiche de savoir si ça marchera ou pas, si ce sera à compte d’auteur ou d’éditeur, je serai simplement en cohérence avec moi même.  On ressortira nos sacs à drapeaux pour de nombreux mois, on dormira sur une jonque dans la baie d’Halong, on verra des volcans au réveil, on marchera tout doucement pour éviter les scorpions dans les temples d’Angkor. On va jeter les peurs de l’avenir, la peur de manquer d’argent, la peur du n’importe quoi, les regards affolés de notre entourage, la culpabilité, notre zone de confort dans un gros sac poubelle et l’envoyer au loin.

Et vivre

 

 

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