Histoires de coquilles

bivalve

Cette fois-ci le travail ne m’a pas emmenée du côté du Qatar mais en Mauritanie. Tois jours d’avions aller et trois jours retour pour deux jours sur place. Travailler en Environnement et avoir un bilan carbone qui crève le plafond pour une réunion de lancement, tu parles d’une coquille (pour rester polie). En tout cas, ça m’a sortie de mon quotidien. Ça m’a plongé dans une réalité que l’on oublie bien vite, nous qui sommes installés confortablement, avec un frigo rempli – et s’il ne l’est pas c’est que l’on sait qu’on se commende une pizza ce soir.

J’étais dans l’avion Nouakchott > Nouadhibou, assise à cote d’un type qui prenait toute la place. Genre sans gêne. Genre « je m’en tape de votre notion d’espace personnel, chez nous il est plus réduit y’a plus de monde (et les sièges sont plus petits), fais avec». Au bout d’un moment la conversation s’engage. Il vient de laisser sa famille à la capitale, Nouakchott, pour retourner travailler à Nouadhibou

« Je n’y vais qu’une fois par an voir ma femme et mes deux filles, je dois travailler à Noudhibou »

« Ah. Ce n’est pas facile comme situation. »

« Non. Mais je suis parti de chez moi fâché. »

« Fâché ? »

« Oui, vraiment très fâché. Je viens de retrouver mes deux filles enceintes. L’une a 17 ans et l’autre 21. Et personne ne m’avait rien dit ! »

« … même pas votre femme ? »

« Non ! pas même pas la dame ! Elles ne sont pas mariées et la petite n’a pas son bac ! Et personne ne me dit rien ! je suis vraiment fâché ! déjà la dame avait décidé de ne pas me suivre à Nouadhibou ! ah si elles sont bien toutes les trois et qu’elles voient les choses comme ça elles vont se débrouiller sans moi ! »

Et le voilà qui se referme comme une huitre. Je ressens sa frustration, même si la situation peut avoir du comique. Voilà ces deux (très) jeunes filles qui sont en cloque contre l’avis général et sans savoir comment gérer leur avenir, et me voilà moi, bien moins jeune mais bien mieux installée, totalement consciente de ce qu’une grossesse veut dire et absolument prête à l’endosser, et qui espère qu’un petit pois pousse à ce moment même de la conversation dans mon ventre. La vie est conne parfois. Surtout dans ce domaine.

Après cette mission éclair, j’irais faire une prise de sang, la dixième (j’ai compté), qui m’indiquera un dixième résultat négatif.

On boucle ainsi notre deuxième cycle de fécondation in vitro. Je ne vais donc pas échapper à l’hystéroscopie ni à la prochaine collecte des follicules tout cela sans anesthésie générale. Mais au final le pire n’est pas de subir la douleur de ces examens mais plutôt de faire face quotidiennement au stress qui accompagne la venue de cette « dernière » chance. La troisième et dernière FIV.

La plupart du temps je fuis ce constat et les répercussions possibles. Les gens ne me trouvent d’ailleurs pas très causante en ce moment. « Si si ça va bien, je suis partie bosser en Mauritanie c’était topissime, ah l’Afrique, ses gens, ses couleurs… et toi ça va ? »

Je ne me confie plus. J’ai arrêté de dire à mes collocs que je flippait. J’ai arrêté de le dire à ma chérie, elle le sait. Tout le monde le sait, and so what ? Je me tais.

L’autre matin je croise ma voisine et ses filles au café du coin. « On attaque notre 3eme fiv en Juin » « Ah ouais ? cool Juin c’est un bon mois, on y croit on y croit ! » Je souris de politesse en retour. Elle me demande « Votre 3eme FIV … et puis après ? ». Des mots qui ont ébréché ma coquille, j’ai eu du mal à me contenir et m’arrêter de pleurer. Ça l’a faite pleurer aussi du coup. Nous voilà bien fines. Autant colmater tout ça et rester dans mon coin.

D’ailleurs pourquoi publier ce texte ?

Seulement si une seule personne qui me lit se reconnait dans ceci, alors on sera comme deux bivalves à se tenir chaud dans une mer de sirènes et de dauphins joyeux et fertiles. Et aussi pour ceux qui me connaissent et à qui je dois un minimum de transparence.

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