Je suis enceinte

2009-2010 171

Vous allez me dire que c’est pas une nouvelle.
Peut-être.
Pour vous, peut-être.
C’est un peu le truc souvent, des fois je comprends (très) vite, des fois il faut m’expliquer (très) longtemps. Enfin non, pas exactement, je comprends très vite, j’oublie très vite et il faut que je me refasse à l’idée.

Je crois que le fait d’attendre deux lardons accentue encore le truc. Genre « Tu apprends que tu es enceinte. De jumeaux. Tu es super contente. Tu la regardes. Elle fait la tête trop heureuse de lardon 1 et lardon 2. Puis tu t’assoies dans ta voiture. Tu la re-regardes. Elle fait une tête qu’elle n’a jamais faite. Tu te dis que tu dois faire la même. Tu te dis que t’as besoin d’un Mojito. Tu réalises que tu peux pas boire de Mojito. Tu essaies de dormir. Tu vois un bandeau, un collier de perles et un golden retriever. Tu fonces sur leboncoin/vente immobilière/F12, ou sur lesoccasionsdulion/10008/9places. Tu veux prévenir la terre entière. Tu te dis que c’est trop tôt. Du coup, tu essaies une poussette. Tu achètes un transat. Tu vides ton bureau. Et tu te mets à prévenir les gens au mieux, en les ménageant, c’est une grosse nouvelle quand même. Tu les ménages tous, elle, eux, elle aussi, et lui, et elle aussi.
Et puis après, tout se tasse un peu, et tu oublierais presque.
Et toi? Hein? Qui ça?

Tu oublierais presque le truc en fait, pas une forme de déni mais une sorte de « jusqu’ici tout va bien »…
I just want to enjoy this moment wohoo-oh-oh à fond dans la voiture en Floride sur la route des Keys.
Et ça avance.

Même ta balance t’envoie des signes bizarres, elle va pas dans le bon sens. Tes jeans sont trop grands, même les derniers tout neuf que tu viens d’acheter. Bon y a bien des trucs trop chiants des hormones mais à la limite, ça pourrait arriver dans une vie de fillasse lambda, donc en fait, la vie continue, toujours aussi chouette.
C’est toujours là bien sûr, dans un coin de ta tête, mais de l’autre tu changes pas tant, tu déconnes devant « Cherche maison et appartement » et tu réalises avec ta femme que ce qu’il vous manque vraiment à ce stade, c’est un couple de kangourous. (faut regarder le replay pour comprendre)

Et puis un jour, ton fils dit :
« Mais quand est ce que tu as un très gros ventre maman? »
Et là.
Y a un truc qui se passe.

Ton ventre gonfle presque sous tes yeux.
Tu portes un bébé un jour et tu le trouves vraiment super léger dans tes bras. Fragile.
Tu réalises plein d’autre chose.
Des trucs qui se racontent pas.

Tu réalises que tu es enceinte.
Tu le réalises quand ta femme plaisante en comparant l’accouchement à se couper un bras et que ça te fait pas tant rire que ça. Surtout que du coup, tu vas t’en couper deux, de bras.
Que tu termines la deuxième bouteille d’huile Weleda en 3 mois.
Et surtout, quand tata Suzanne te dit la phrase la plus entendue du trimestre « J’espère que vous aurez une petite fille quand même », et que sur le coup, au lieu d’une réponse banale que tu as déjà fait 99 fois, t’as juste envie de la mordre…
Parce qu’en fait, tu t’en fous, une fille, même si tu flippes de pas savoir faire des couettes, un garçon, deux, qui vont encore pisser partout et que tu vas râler, tu t’en fous vraiment…

Toi, tu veux juste entendre qu’ils vont bien parce que ça y est, cette peur viscérale, pour eux, ce truc qui te prend et te retourne le bide jusqu’au fond du fond des tripes, celle qui te fait dire et sentir que vraiment tu es enceinte, elle est là.

Que c’est plus un vague projet lointain, des aller retour de gaufre, de bière chez cestboncestbelge, cet espoir en croisant les doigts, une peur de négatif, d’oeuf clair, un risque de fausse couche, c’est passé tout ça, tu as basculé dans d’autres mots, qui font bien plus peur que ça. Mais qui n’arriveront pas, bien sûr, rappel.

C’est à ce moment là que tu sais vraiment que tu es enceinte.

C’est pas une histoire de ventre, de rose, de bleu, de kilos, d’hormones, de vergeture sur le ventre, ou le dos.
C’est cette peur là.

Celle quand lardon 2 tombe de son tabouret en se lavant les dents, celle quand lardon 1 se perd dans le  marché parce qu’on croyait qu’il suivait tonton, quand tu entends leurs pleurs à travers toute une pièce remplie de monde, que tu sens le silence qui précède ou suit la bêtise ou la blessure, celle où tu mets des coups de pieds dans les portes battantes de l’hôpital et tu voudrais bouffer cette pédiatre de merdre qui te dit des conneries.
Et j’en passe.

Mais cette espèce de force animale, profonde qui te prend d’un coup.
Cette peur irrationnelle et permanente dont Parents Magasine ne parle pas, celle qu’il faut dompter et apprivoiser. Oui il ira bien et ne va pas mourir dans d’atroces souffrances s’il dort dans son berceau à 5m de nous. Oui ses poumons peuvent supporter de pleurer 5mn et il ne va pas faire un pneumothorax. Non il ne va s’exploser la tête contre sur le trottoir sur cet engin du diable qu’on a baptisé vélo.
Apprendre à vivre avec tout ça, tout en leur faisant croire, à tout moment, chaque instant, que maman gère. Non, non, les enfants on est pas perdus, c’est normal tous ces champs c’est New York. Maman ne pleure pas les garçons, elle a juste un gros truc dans l’oeil.

Un attachement qui reste inexplicable, malgré tous les mots, tous les romans.
Qu’ils mesurent 10cm ou 1m02.
La peur qu’ils aillent bien, toujours, toute la vie.

Viscérale.
Si, c’est bien une histoire de ventre finalement.

Je suis enceinte.
Je vous l’ai dit?

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