Mariage pour rien

Nous avons un enfant et nous ne sommes pas mariées.

Bien sur je l’ai voulu au départ ce mariage, une décision qui semblait être logique pour tout le monde et qui l’a été pour nous à un moment donné. Douze années de vie commune et un enfant qui n’est pas protégé par la loi devaient nous propulser directement devant Monsieur le Maire. Même si au bout de douze ans nous nous sentions déjà unies, que nous ne rêvions plus de robes blanches, d’enfants à venir, de voyages à faire. Même si parfois il y avait ce petit pincement au coeur à se dire que cela aurait été chouette de se marier à une époque où nous étions plus insouciantes, plus fleur bleues plutôt que de faire le constat que ce qui allait se jouer là était une banale affaire de papiers à signer.  Au delà de ces traces de temps qui traîne, de ce manque de temps, du manque de sommeil, du manque d’envie, du manque de…Mais de quoi au fait exactement? Nous étions ensemble depuis douze ans et nous avions une enfant qui n’était pas protégée. Il n’y avait pas vraiment à réfléchir.

Et pourtant. Cette année 2014 a été aussi cataclysmique que salutaire. Il parait qu’on fonctionne comme ça, dans les excès. Partir, hurler, revenir, changer, bouger. Quand on nous rabâche que le meilleur moyen d’arranger les choses est de se retrouver, retrouvez-vous, retrouvez-vous sans votre enfant, retrouvez-vous partout, en weekend à deux, autour d’un café le soir, retrouvez-vous.

Je crois que ce n’était pas le conseil le plus approprié. Perdez-vous au contraire, c’est le meilleur moyen de se retrouver. Quand l’un étouffe et l’autre souffre, qu’apporte une dose resservie à l’écoeurement de ce qu’on connait déjà et ne nous convient plus ou ne nous allume plus? Quand l’un ne cherche qu’à s’extraire d’un cocon si confortable pour l’autre pour se sentir vivant, vibrant, plus en accord avec lui-même. Quand l’autre englué dans ses craintes lui ressert le menu invariable de la sécurité?

On peut aussi prendre une autre porte. Celle ou si l’un bouge, l’autre bouge. Ou il n’y a pas de l’un l’attente d’un verdict et de l’autre le poids de la décision à prendre. Celle où radicalement tout change : les habitudes, le lâcher-prise, la façon de communiquer, les conventions, les schémas que l’on répète et dont on ne veux plus. Alors on nettoie, on réinvente, on évolue. A deux. On s’observe, celle que l’on connait et que l’on redécouvre pourtant au fil des semaines, des mois. Et avoir la sensation qu’on ne s’est jamais sentie aussi bien, que ce que l’on pensait solide avant n’était qu’un mirage comparé à ce que l’on vit maintenant. Comme le dit si bien Jacques Salomé : « Dans un couple, peut-être que l’important n’est pas de vouloir rendre l’autre heureux, c’est de se rendre heureux et d’offrir ce bonheur à l’autre ». J’avais lu ce titre accrocheur d’une présentatrice de télé : « Séparée de Pierre, je savoure ma liberté ». J’avais trouvé ça très triste. Couple = manque de liberté. Triste, triste, triste…d’attendre la fin d’un couple pour s’autoriser à prendre du temps pour soi, de faire toutes les folies qui nous passent par la tête, de lire un livre au calme le soir, de se mettre subitement à la poterie, de faire un méga tatouage ou de se raser la tête sans se soucier du jugement de l’autre, de voir des amis sans rendre de compte à personne etc…Triste de se dire qu’on ne peut se passer de quelques heures ou quelques jours de son enfant et de se retrouver comme un con avec une garde alternée.

Partir, hurler, revenir, changer, bouger. Se perdre et se retrouver. Avec soi. Avec elle. Et respirer. Chanter à tue-tête. Sentir ses bras qui m’aspirent dans le couloir sombre d’un immeuble. Danser. Passer de longues heures les jambes emmêlées à se contempler. La choquer. Communiquer.  Se donner des rendez-vous à des heures impromptues. Se manquer. Vibrer. Remonter les draps d’un coup sec à l’approche de petits pas et éclater de rire. S’aimer. Se le dire, le ressentir, en pleurer.

Et se dire maintenant qu’on y est. Que ce cap si nécessaire est franchi. Qu’on sait que ce ne sera pas une banale affaire de papiers. Que peut-être oui on peut se lancer, mais pas tout de suite. Que quelques mois de cet équilibre magique ne nous suffisent peut être pas encore à franchir le pas. Ou peut-être bien, on ne sait pas, on verra.

On verra mais peut-on savourer cet équilibre longtemps? Peut-on éviter de penser que mes amies qui se sont mariées il  y a quinze mois sont encore en attente de la décision de la justice concernant l’adoption de leurs enfants? Est si terrible de se dire qu’on veut préserver notre équilibre et qu’on est bien comme ça, qu’au fond même si on en rigole, le mariage est quelque chose de sérieux pour nous.

Le mariage homosexuel monsieur Sarkozy. Est ce que ces questionnements, ces évolutions de couple sont si différents des couples hétérosexuels? Est ce que ma sexualité (et encore est-elle si différente au fond?) vous permet de penser qu’il faut un mariage avec une file pour les hétéros et les homos? Est ce que ma famille composée de deux femmes et d’un enfant doit être moins protégée que la votre avec trois épouses, quatre enfants et les beaux-enfants?

Pourquoi? Je crois que la même indignation, le même étonnement se peint sur mon front en ce moment. Est-ce que je me sens si différente au point d’avoir un livret de famille pour homosexuel? Pourquoi dois-je jongler avec une deadline? Devrais-je me marier dans l’urgence bien avant 2017 par la seule crainte de ne plus pouvoir le faire ensuite et de ne pas bénéficier des mêmes droits? Dois-je penser que nous pourrions avoir deux enfants dont l’un serait adopté et l’autre pas parce que nous avons pris assez de temps pour en avoir réellement envie et mettre le deuxième en route?

Plus jeune une image m’avait marquée, c’était celle de l’apartheid en Afrique du Sud. Un bus avec des places scindées, l’avant pour les blancs, l’arrière pour les blacks. Une politique pour les blancs, une politique  pour les noirs. Cela nous semble aberrant maintenant. Vraiment?

 

 

 

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