Quand les corps parlent

rasmussen

Imperious. Rie Rasmussen

Il paraît que le corps a son propre langage.
Je découvre chaque jour un peu plus ce que ça veut dire.
Profondément.
Vraiment.
Intimement.

Quand on s’est soûlé de mots, de maux aussi – ça va souvent ensemble – qu’on se regarde et qu’on n’a plus rien à dire.
Qu’on voit dans les regards les traces des semaines, des mois, des années, des erreurs.
Qu’on a envie de dire pardon, j’en ai marre, merde, fuck, je t’aime, tu fais chier, je suis désolée, j’ai envie de toi, je veux écrire, je veux dormir, faire l’amour.
Mais me taire.
Se taire.

La vie c’est tour à tour un long fleuve pas tranquille, une boîte de chocolat dans laquelle on ne sait jamais sur quoi on va tomber, une maladie mortelle sexuellement transmissible…
Des tas de choses.
Des fois c’est des belles choses. Souvent. Très souvent.
Des fois c’est la merde. Rarement.

Dans ces moments, c’est le corps qui parle.
Qui nous sauve.

C’était par exemple il y a longtemps une amie qui ne sachant plus que dire m’avait prise simplement dans ses bras. Une autre qui pose une main sur mon bras, juste là, pour calmer une colère qu’elle ne voulait pas. Des mains sur l’épaule, des sourires silencieux, tant de fois où on s’en remet au langage du corps quand on ne sait pas faire mieux.

C’était surtout cet été, cette fin d’été si compliqué, le sien sur le mien, allongée contre moi, sur mon dos, mes fesses, sa langue derrière mon oreille, ses doigts qui griffent mes hanches. Tous ces endroits qui ne se partagent pas. Moi qui me donne à elle car c’est ce que je sais faire de mieux. De ma vie.
C’est elle qui jouit. Et qui pleure. Et me bouleverse.
De comment pouvoir procurer autant de sentiments contraires. De ne pas savoir faire simple.
De trop me disperser, me partager, donner.
De faire tant de mal en étant moi.

Quand les corps ont dit ce qu’ils avaient à dire – qu’on s’aime, plus que tout, peu importe le tout – que les mots sont derrière, loin, que rien d’autre ne compte mais que ça fait mal quand même.
Et que les larmes coulent comme autant de choses qu’on ne veut plus se dire.

Quand ces mots que je peine à trouver me font défaut, mon corps, lui, sait.
Toujours.

Hier encore, dans un sourire, la trève, la fatigue, l’envie de calme, de douceur, de silence.
Ma tête dans son cou, mes mains sur son corps, ces endroits que je connais par cœur et qui, toujours, tous jours, tous, me font chavirer le ventre et les sens. Sa peau comme le carburant de tout mon être. Plus de mots, s’il te plait, juste toi, là, en moi. Comme pour dire encore, toujours, que je lui appartiens. Depuis le premier jour jusqu’à la dernière nuit.

C’est nos corps qui changent, qui se plient autrement, toujours plus, lui montrer, lui répéter, lui crier physiquement, silencieusement, sa place, et la mienne. Qu’elle jouit et ne pleure pas. Ne pleure plus. Que ça va mieux donc. Qu’elle me bouleverse tout autant.

C’est son corps encore qui me sauve, quand le mien fatigué, épuisé, de sommeil, de pleurs, de cette fragilité que je ne maîtrise pas, plus -mais l’ai je seulement fait un jour?- de cette violence qui revient, de moi, lui implore, mes lèvres silencieuses, de l’aide. Du doux. Du fort. Du nous.
Ce même corps qui se cramponne, au sien, comme un koala autour d’un arbre, une madone à genoux, se donne, sans limite, aucune, sans autre point d’accroche que ses cuisses, ses épaules, elle.
Ce même corps qui me lâche parfois, qui ne mange plus, qui ne dort pas, qui s’en remet, intégralement, intimement, à cette facilité, à cette évidence, à ses mains, comme une promesse, une certitude, un repère, une explosion.

Quand les mots sont de trop.
Que la colère les fausse, les rend durs et cassants.
Quand la fatigue les mélange, les cache, qu’on se les jette en pâture, à la figure.

Alors viennent les corps.
Justement.

Simplement.

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