Avoir une fille

Aussi longtemps que je m’en souvienne j’ai toujours rêvé d’avoir une petite fille. Elles se sont appelées successivement Jennifer, Emma ou Camille selon l’âge et les périodes. Plus tard dans mes cahiers d’adolescente, je dressais des listes de prénoms pour mes futurs enfants avec une longue liste pour les filles et une liste plus restreinte pour les garçons. Jeune adulte j’aimais traverser les boutiques pour bébé à la pause dej, en soupirant devant les petites blouses et en imaginant que peut être un jour, mes bras tenant un invisible poupon seraient pliés par le poids d’un bébé porté en écharpe et que j’aurais le droit d’emporter tous ces vêtements à la maison moi aussi.

Enfin à trente et un an, la bonne nouvelle. J’étais enceinte. J’étais capable de fabriquer un petit être avec des bras, des jambes, une bouche pour se nourrir, cela me semblait incroyable, cette vie qui se construisait là silencieusement au fond de moi, presque à mon insu, sans que je n’ai rien besoin de faire. A part vomir beaucoup peut être. Comme Kate.

Fille ou garçon peu importait. D’ailleurs je « sentais » que c’était un garçon. Alors nous sommes revenues sur le prénom garçon choisi depuis longtemps car je trouvais que ça ne correspondait pas à ce petit boxeur qui s’agitait dans mon ventre. Ce prénom était trop doux, trop romantique, cet autre trop exotique. Nous avons commencé les premiers achats, des pyjamas bleus, des salopettes dénichées rayon garçon…C’était préférable ainsi. Je connaissais mieux les garçons, je n’ai eu que des frères beaucoup plus jeunes. Relation mère-fils je savais faire. Le mère-fille avait une mention « peut mieux faire ». Et cette référence me faisait dire qu’il valait mieux avoir un garçon.

Quand gygy nous a dit « c’est une fille » j’ai senti un poids qui glissait lentement vers le sol.  On s’est regardées. Au début il n’y avait rien, rien que nous deux, A + M comme quand on était jeunes. A+M = E, le prénom que nous avions choisi neuf ans auparavant et qui n’avait pas changé depuis.

Dans la rue, euphoriques, on a claironné plusieurs fois « on va avoir une fille, on va avoir une fille » comme pour mieux apprivoiser ce son qui sortait de nos bouches, l’identité de mon passager clandestin. « Je vais avoir une fille, tu vas avoir une fille, ils/elles vont avoir une fille, nous allons avoir une fille », « Bonjour monsieur machin je vous présente ma fille ». C’était comme tenir une cigarette quand on ne fume pas, cela faisait bizarre. Il fallait un temps d’adaptation. Est ce que j’allais être à la hauteur d’avoir une fille? En quoi serait-ce si différent d’avoir un garçon? Pourquoi m’en sortirais-je moins bien?

Je crois que j’ai réalisé à ce moment là que si je tenais si fort à mon intuition qu’un petit bonhomme se cachait là dessous, c’était pour éviter la déception de ne pas avoir de fille. Bien sur je l’aurais autant aimé ce petit garçon, réussir à avoir un enfant c’est bien mais je crois qu’au fond de moi j’aurais toujours eu le regret de ne pas avoir connu cette relation mère-fille dont je rêvais. Alors que l’inverse ne m’aurait pas manqué.

Elle est là aujourd’hui, qui déboule dans la cuisine en traînant lourdement mes ballerines taille 37 dans ses petits pieds taille 22 avec du rouge à lèvres sur la paupière. Elle est là sur le chemin de l’école à observer mes pas et lever les genoux en faisant claquer ses Kickers sur le goudron pour imiter le bruit de mes talons hauts sur le sol. Elle m’invente toutes sortes d’histoires en me chuchotant dans l’oreille qu’on va jouer à la princesse et au château, qu’elle sera la princesse et moi la vilaine sorcière pas belle, éventuellement avec un bouton sur le nez. Ou le crapaud. Ou le rat. ça dépend si je l’ai grondée un peu ou beaucoup pour finir son assiette. Elle m’accompagne le soir pour faire la gymnastique et mettre un débardeur fluo comme maman « parce que c’est trop beau » en soufflant que c’est pas facile tout de même. C’est peut être pas facile d’être une fille mais ce qui est drôle dans cette relation, c’est que c’est ma propre féminité qu’elle me renvoie. Et ça c’était pas prévu au programme.

 

 

 

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