Les rampants

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Vous le savez tous, plus ou moins de près, plus ou moins de loin, que le parcours « procréation médicalement assistée » est une galère.

Il y a les couples, bienheureux, qui font leurs enfants à deux sous la couette. Il y a les autres, qui ont besoin d’un docteur, voire de deux, ou de cinq, d’une clinique, de dons de gamètes. Un ami nous qualifie très justement de « rampants ». J’aime cette image de lenteur, de lourdeur, de vulnérabilité, d’énergie dépensée pour le moindre mètre parcouru.

Tous ces couples que je croise dans les couloirs de la clinique de fertilité de McGill ont le même regard « ah, toi aussi ? bon courage». Le même petit sourire. Entre rampants on communique silencieusement. Entre rampants on sait que nos vies vont rythmées par les calendriers, les jours de règles, les consultations au petit matin, les effets secondaires des hormones sur le corps qui fatigue. Sur la tête qui fatigue.

Il faut jongler entre carrière et parcours médicalisé. Il faut parfois tout abandonner, comme nous, pour carrément changer de pays. Choisir un pays qui nous accompagne et tout recommencer a zéro. Choisir un pays autre que son pays d’origine, parce qu’en France la « Manif pour Tous » et toujours présente, parce qu’il faut s’exiler a chaque essai, parce qu’il faut passer par les procédures d’adoption pour les papiers.

Réorganiser l’ensemble de sa vie et de son couple autour de la clinique et faire face aux « mais voyons, tu y penses bien trop, laisse toi aller et ça va marcher du premier coup » de ceux qui n’ont jamais rampé. Éviter de leur mettre ma main sur leur gueule.

Garder de la distance avec tout ça parce que tu le sais, au fond, qu’il ne faut pas te laisser manger de l’intérieur.

Faire du yoga, partir travailler 2 semaines, un mois, quand le calendrier le permet ; garder la tête froide, nourrir l’espoir que la prochaine sera la bonne. Faire taire l’oiseau de mauvaise augure qui croasse que tu vas devoir peut-être commencer à t’imaginer sans enfants, au cas où. Entrevoir cette possibilité. S’imaginer sans nourrissons dans les bras, sans se cacher pour faire la fée des dents, sans gronder parce qu’on avait prévenu qu’il ne fallait pas monter sur le tabouret. S’imaginer, deux secondes, puis repousser cette possibilité. Pas prête.

Dénouer le ventre et lâcher quelques larmes de crocodiles. Sentir le mélange d’excitation et de stress a l’approche du prochain transfert d’embryon. Remettre mon masque de pudeur face aux non-rampants. Et m’efforcer d’aimer ma vie, mon chemin si particulier, parce qu’il me donne l’occasion de croiser des personnes merveilleuses. Continuer sur ce chemin en sachant que le jour où ce sera positif, je me redresserai et cesserai de ramper.

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