Elle est devenue la mère de mon fils

écharpe

ça fait mal et ça fait rien, disait Zazie
Avoir des enfants qui ne sont pas les siens.

Les désirer, les attendre, les élever.
Les lever, les habiller, les coucher.
Les emmener à l’école, chez le médecin, et voir cette case à cocher « autorité parentale ».. et la laisser vide.
ça fait mal.. ça fait rien.
Parce qu’il n’arrivera rien, parce qu’ils iront bien, qu’elle ne vous quittera pas pour Kristen Stewart, hein? Dis?
Parce qu’elle ne va pas mourir, elle vient d’avoir trente ans, parce qu’on ne vous l’enlèvera pas, ce petit bout d’homme là?

Et la réciproque est vraie.
Nos fils qui sont encore parfois entre guillemets.
Notre grand, mon grand, celui qui râle tout le temps, il n’est pas encore le sien.

Pourtant, on s’aime.
Pourtant on s’est marié. Deux fois.
Pourtant on l’a voulu. Ensemble. Attendu. Espéré.

Elle est sa mère autant que moi, celle qui se débat tous les matins contre le temps, les baskets à scratch et le chocolat trop chaud, ou trop froid.
Elle est sa mère, autant que moi, mais en fait elle ne l’est pas.
Elle ne l’était pas.
Jusqu’à hier.

Hier soir, nous avons mangé dans un endroit très symbolique.
Celui où nous avons fait se rencontrer nos mamans il y a près de dix ans.
Le même où il y a cinq ans nous avons annoncé nos fiançailles à ses frères et soeurs.
Et où nous avons lu ensemble, hier soir, le rendu du jugement.

Adoption plénière accordée.
Trois mots.

Trois mots pour une éternité.

ça change rien.. et ça change tout.
ça change rien parce qu’elle a toujours été sa maman.
Celle qui lui donnait le biberon de lait tiré devant les matchs des fennecs en 2010. Celle qui l’endormait dans une écharpe même s’il faisait 40degrés dehors et qu’elle crevait de chaud. Celle qui lui faisait faire la grenouille, l’hélicoptère. Celle qui lui apprend à compter dans mon dos pour en faire un scientifique. Celle qui assiste aux réunions de parents d’élève quand je me fais prier et regarde l’horloge. Celle qui lui a trouvé son premier vélo. Celle qui règle sa selle, ses freins, sa vie.
Depuis toujours, elle est sa maman, bien sur.

Mais pas aux yeux de tous. Pas aux yeux de la loi française.
Jusqu’à hier. 17h52. Un mail de notre avocate.
Trois mots.

ça change tout parce que je peux mourir maintenant.
Mon fils aura toujours un de ses parents. Que je peux péter un plomb, le démon de midi moins le quart, la crise des trente deux ans, je peux rejoindre Kristen sur une île déserte et faire un nasty divorce à la sauce piquante..
Nos enfants resteront toujours nos enfants.
ça paraît bizarre de dire ça.. bien sûr que je ne veux pas que tout cela arrive..
Mais vous ne pouvez pas comprendre, ce que représentait cette épée de Damoclès là. Ces craintes si ancrées en nous, depuis toujours, bien sûr, que l’on savait, bien sur.. On savait, cela ne les rendait pas plus facile à vivre.

Jusqu’à hier. 17h52
Et ces trois mots.

Trois mots qui en précédaient plein d’autres. Ceux qu’on répond calmement, qu’on crie parfois face aux moulins à vents, qu’on a envie de brandir à ceux qui n’y comprennent rien, qui défilent, en vain.

« .. que cet intérêt peut être celui de voir coïncider sa réalité quotidienne à sa situation juridique »

« .. acte envisagée n’est pas de nature à compromettre la vie familiale et qu’il apparaît opportun dès lors qu’il vient traduire un lien affectif incontestable »

Voilà.
Tout est là.
Vie familiale.
Réalité quotidienne.
Lien affectif incontestable.

Hier, ma femme est devenue la mère de mon fils.
Notre fils.

ça change tout et ça change rien.

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