Les Hypersensibles Anonymes

AA

Il y a des gens qui boivent, d’autres qui se perdent dans des paradis tristement artificiels.
Pour eux il y a des choses, des lieux de partage, d’échange, des programmes en 10 steps.
Mais pour ceux qui pleurent, qui aiment, mal, trop.. il n’y a pas grand chose.

Les Hypersensibles Anonymes se lèvent le matin et se couchent le soir.
Entre temps ils font le plein de discussion, de lecture, d’histoires. Des grandes, des petites.
Des tristes, des vraies, des blagues sur les portugais.
Le plein de larmes, de sourires et d’espoir.

Les Hypersensibles Anonymes se couchent dans de beaux draps et se réveillent dans des mauvais, plus tristes, parfois. Mal à la tête, au ventre, au coeur. Ou à un peu partout à la fois.
Mais ils oublient vite, ça.. Un fou rire, un nouveau jeu. Un nouveau je aussi parfois. ça parait si facile, si..

C’est que quand ils tombent ils se relèvent, et.. ils courent. Tout de suite. Très vite. Remonter à cheval.
A ski. A vélo. Riding a bike. A seal.
Ils se disent que le monde tournerait plus rond si tout le monde n’oubliait pas de monter sur un phoque de temps en temps. C’est n’importe quoi. La vie l’est, non?

Mais on ne vit pas seul quand on est un Hypersensible Anonyme.
Ah ça non.
Etre un H. A. c’est l’antithèse, l’antidote, l’antipuce de l’ours solitaire au fond de sa grotte.
Alors c’est déroutant. Déstabilisant. Pour ces autres, ces conjoints, ces copains, ceux qui sont là, juste là.
Qui regardent, qui observent, qui sourient, qui pleurent, qui râlent, qui reçoivent.. quoi?
Vaste question.

De l’amour, beaucoup. Des rires, un peu. Des attentions, aussi. Des questions, beaucoup, trop.
Mais une présence, de chaque instant, entière, intense, déroutante parfois, mais là.

Les Hypersensibles Anonymes se lèvent le matin en disant « ah je me sens super en forme en ce moment » et se couche le soir en pleurant, la tête parfois endolorie par l’étau qui leur dort dedans.
Parce qu’entre temps, à juste titre, on leur a dit « euh mais à peine la semaine dernière tu disais que »
Alors ils se disent que peut être leur corps peut se rappeler, aller moins vite, ne pas courir. Que la douleur vaut bien celle qu’ils causent aux autres. Alors ils comptent les bleus sur les tempes, ou les cicatrices sur les bras, parfois. Ou plein de théorie débile comme celle là.

Il faut savoir aussi que les Hypersensibles Anonymes n’ont absolument aucune mémoire.
Enfin si. Ils se rappellent de tout.
Du temps qu’il faisait, de l’odeur qu’elle avait, de ce qu’elle portait, de ce petit restau où elle voulait aller. Des détails comme s’il en pleuvait. Pour les autres uniquement.
Pour eux même, pas grand chose.
Il recompte sur leur doigt l’âge qu’ils ont. Déjà.. Ils disent « ah qu’est ce que j’aimerais ça » Et oublie. C’est donc très pratique de leur faire des cadeaux d’anniversaire. Ils oublient leurs erreurs. N’y repense qu’au matin, quand l’air de déjà vu les attrape, au détour d’une nouvelle rue.

Les Hypersensibles Anonymes se lèvent le matin en se disant « ah aujourd’hui je serais normal ».
Ils essaient dur parfois.
Mais c’est quoi être normal?
Bah ils savent pas trop justement. Du coup ils essaient. Des trucs dans tous les sens. Du n’importe quoi. Des théories farfelues, celle du foutu pour foutu. Celle du « Si un oiseau ne vient pas se poser sur ma main et me dessiner un mouton dans le sable, je laisse tomber tous mes projets que j’ai dit à tout le monde combien il était important pour moi » Allez ouais.
Et ils se couchent le soir en essayant de ne rêver à rien.

Là où le bas blesse, où les carottes sont trop cuites, où les haricots se finissent et où papa y a plus d’espoir, c’est que.. ce qui les fait tenir, ce qui les fait sourire, ce qui les fait pleurer aussi oui, mais ce qui les fait vivre.. c’est vivre justement.
Des épicuriens de la vie, de ces rencontres, de ces moments, de ces petits riens qui sont tout justement.
Alors comment ils font?

Allez arrêter de boire, de fumer, de baiser. Allez essayer pour voir. Déjà.. bon courage surtout.
Mais comment on fait pour arrêter de vivre? D’être?
De parler, de répondre, d’échanger, de donner?

On peut boire trop, répondre à des questions sur sa consommation, la trouver excessive, se faire aider, la baisser, la stopper..
On peut prendre des substances qui font qu’on se perd, qu’on flotte, qu’on vole vers des îles qui emprisonnent la tête.. et rentrer dans des cliniques où on s’en éloigne, s’en détache, retrouve la réalité telle qu’est sans un flou artistique blanc devant.

Mais comment on fait.. quand c’est la vie qui touche?
Quand votre addiction c’est les autres?
Quand être ce qu’on est, ce qu’on fait de mieux, vivre, est aussi ce qui fait tant souffrir.

On peut boire trop, ça oui.. mais est ce qu’on peut.. vivre.. mal?
Et comment on vit mieux?

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