Allo docteur

« On a reçu une lettre d’Espagne »
-?
– La clinique nous demande si on souhaite prolonger la réservation des paillettes du même donneur pour un deuxième enfant. Tu ne trouves pas ça marrant que ça arrive pile au moment où je revois super gygy…quoi trois ans après?  » me dit-elle après un long moment.

Super gygy, cela nous ramène à la fin de l’année 2009 :

« Alors où en est-on ? »

Elle a les bras croisés comme à son habitude mais son regard est clair et amical. Quelques mois plus tôt j’avais parcouru tous les numéros des pages jaunes à la recherche d’un gynécologue qui accepterait d’accompagner un couple de femmes dans une fécondation in vitro. Nous avions échoué dans le bureau de super gygy, comme nous allions l’appeler plus tard, légèrement intimidées par le charisme de cette grande dame athlétique au franc parler légendaire. Elle m’avait laissé déballer tout mon laïus sans m’interrompre une seule fois, les bras croisés, le dos calé au fond de son fauteuil. C’était foutu, avais-je pensé en me tortillant sur ma chaise. Un long silence s’était installé et je sentais qu’elle réfléchissait à toute vitesse en pesant le pour, le contre. Aucun trait ne la trahissait, aucune expression du visage ne laissait présager de la suite. A la fin elle s’était simplement tournée vers ChérieLégo : « Pourquoi est-ce si important pour vous d’avoir un enfant de cette manière? ». ChérieLégo avait fondu en larmes. C’était gagné.

Nous lui sourions. J’ai l’impression que prendre les évènements de manière positive comme nous le faisons la soulage. Nous sommes des patientes pleines d’énergie et elle doit voir beaucoup de larmes dans son cabinet.

« Et bien toujours au même point. Trois essais négatifs, il ne reste plus qu’un dernier embryon congelé ».

Super gygy nous explique que notre protocole n’est pas adapté depuis le début de cette aventure espagnole et qu’elle aimerait tenter quelque chose avec le dernier petit embryon. Il s’agit d’un autre traitement qui n’a jamais été abordé par la clinique et qui correspondrait davantage à mes problèmes récents de fertilité. Elle sort un carnet de son tiroir et se met à dessiner : l’endomètre qui accueille l’embryon, les feuillets qui le compose, la nidation puis l’évolution de l’embryon, l’utérus, le col… Un peu perdues dans la jungle de la PMA, elle nous détaille patiemment chacune des étapes…Si elle savait que j’avais confondu notre embryon avec un liquide nettoyant (Voir là)…

– Vous savez, votre clinique risque de ne pas apprécier que je prenne les choses en main ?

– On s’en charge !

Nous venons de débourser plusieurs milliers euros pour des essais effectués à l’aveuglette, et nos économies fondent comme neige au soleil. A ce rythme nous ne pourrons plus nous permettre de poursuivre ces essais en Espagne. J’avais renoncé à la médaille de l’employée du mois depuis un an, depuis que j’arrivais en retard après les échos, et que je déclarais d’improbables et subites maladies un mois sur deux qui me permettaient de m’absenter pour ces essais. De plus mon ventre était couvert de bleus par les piqûres et accessoirement nos doigts étaient entaillés par ces saloperies de fioles en verre dans lesquelles il fallait aspirer le produit avec l’aiguille. Car avec ça, nous avions du nous improviser apprenties infirmières.

Bref ça commence à durer. C’est pourquoi nous préférons faire confiance à un médecin qui nous suit chaque semaine plutôt qu’à celui qui reçoit les résultats par fax.

– On fait une petite écho ?

Bien sur, maintenant je suis devenue la pro de l’écho. Finger in the Nose. Sans jurons, ni secousses. Plus de syndrome Gilles de la Tourette de l’échographie de sa mère. (Ah faudra du coup que je pense à vous raconter cette histoire de speculum coincé en Espagne avec la vue panoramique entre mes cuisses de quatre têtes fort ennuyées et penchées de biais vers mon anatomie).

Je me déshabille sans gêne. Il faut dire que depuis des mois, gynécologues et kinésithérapeutes, infirmières et médecins se succèdent entre mes jambes et j’ai l’impression que la moitié de la terre m’a vue à poil et que pour l’autre moitié ça ne saurait tarder. C’est simple, j’explique à gygy, à force d’enlever machinalement le bas à l’apparition d’une blouse blanche, un jour mon dentiste va me retrouver sans culotte dans son cabinet. Elle éclate de rire.

« Quand même pas ? ». A force de nous recevoir tous les matins dans son cabinet pour les échographies, « à la chaîne » comme elle dit, une réelle sympathie est née entre nous. Un attachement courant lorsque les partenaires doivent compter sur une tierce personne pour fonder une famille. Elle enfile ses gants en latex, saisit le guide, ce fameux manche.

Ses gestes sont à la fois doux et précis.

« Parfait » dit-elle en reculant son siège.

« La prochaine fois c’est la bonne ».

En effet, un 24 décembre au matin, avec mes résultats, je reçois un mail de sa part « Trop super! ». Pour un peu elle nous apprenait cette grossesse.

Quelques mois plus tard, le bidon très légèrement arrondi nous lui faisions nos adieux. Nous avions épluché la liste des obstétriciens de la région sans grand enthousiasme. Super  Gygy nous avait bien précisé au premier rendez-vous qu’étant spécialiste en fertilité, sa mission remplie, elle ne suivait pas les grossesses. On avait du mal à la lâcher alors que c’était la première personne que nous voyions au saut du lit quinze jours par mois. Et ça tombe bien, elle ne comptait pas nous lâcher non plus, parfois nous dit-elle, elle fait des exceptions pour des parcours marquants.

Et heureusement car le rendez-vous suivant prend une drôle de tournure quand à notre grande surprise nous passons devant tout le monde.

– Votre tri-test n’est pas bon du tout.

Je me demande intérieurement si c’est grave. Elle dit :

– Vous pouvez pleurer.

Alors j’ai pleuré.

Elle a pris son téléphone et a appelé elle-même un centre qu’elle connaissait pour une amniocentèse en urgence. Problème de l’amniocentèse? On demande des renseignements sur le « père ». Hum c’est un donneur, et la PMA s’est faite hors de France. La généticienne qui connait personnellement gygy est la seule à connaître notre histoire. Elle se renseigne discrètement auprès d’un médecin qui nous reçoit tout sourire dans son bureau, bien sur qu’il est ok pour pratiquer cet examen, il précise que d’autres l’auraient moins été avec cette PMA interdite en France pour les couples homosexuels. Quelques jours plus tard, son espèce de bidule planté dans mon ventre, l’ambiance est détendue, il me dit que c’est la première fois qu’il rit avec ses patients lors d’un moment pareil. Je regarde cette tige s’approcher de mon bébé à l’écho et je me dis qu’il va bien, je sens que tout est  normal. Nous leur promettons à lui et la généticienne, qui fait office d’assistante, c’est la première fois et c’est par discrétion étant donné notre situation,  que nous leur enverront un faire-part. Finalement ça n’aura été qu’une fausse alerte. La veille de l’écho de routine, avec le caryotype nous recevons une enveloppe renfermant l’information du sexe du bébé. XX ou XY?

– Alors? Nous demande super gygy. Petite fille ou petit garçon?
– On ne sait pas, on ne voulait pas l’apprendre froidement comme ça XX, XY…On voulait voir à l’écho…
– Je ne comprends pas
– Ben oui on préférait que vous nous l’annonciez…

– Vous voulez que je vous détaille le caryotype?

– Non, non on voulait faire une écho, et que vous nous montriez genre « ooooh surprise c’est un/une… »
– Vous savez…Une femme c’est déjà compliqué mais alors deux en même temps…C’est juste infernal, plaisante-t-elle

– Bien alors voila l’entrejambe, vous voyez…

ChérieLégo ne voit rien du tout et moi je vois des coucougnettes.

– C’est donc une fille

Ah ben non loupé!

Cette petite fille, on lui aurait bien donné en second prénom celui de super gygy, cette personne qui sera toujours liée à elle et à la construction de notre famille. Une personne qui a choisi de nous aider malgré les risques que cela comporte. Parce que c’est là, la bêtise de la situation, d’un côté on nous pond une loi qui reconnait les deux parents homosexuels d’un enfant né par PMA à l’étranger, et de l’autre on sanctionne les médecins qui suivent les couples en PMA à l’étranger. Il n’y pas comme un malaise?

 

 

 

 

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