La dernière chose qu’on regarde

yeux-38

On a déjà tout dit, ou presque, sur la première chose qu’on regarde.
Les fesses, les seins, les yeux, les mains..
Et la dernière?…
On en sait rien.

Je sais ce que j’ai regardé la première fois chez elle, vraiment regarder.
Parce que d’habitude, je ne regarde pas, c’est bizarre mais c’est comme ça.
Je vois, je sens, je touche, beaucoup, mais regarder, très peu.
Et pourtant, elle, je me rappelle.
Ses yeux.
La première fois, et toutes les autres.
Et je pense, sans savoir vraiment mais en sachant quand même, que ce sera aussi la dernière chose que je regarderai.

On peut passer des vies ensembles, à  s’observer, se toucher, à se frôler.
Et à se perdre aussi.
Il faut des points d’ancrage, des ports d’attache, des trucs qui nous rattrapent quand on prend et qu’on lâche.

Ses yeux, la première fois, m’ont rattrapée quand j’allais abandonner, lors d’une fête, entre un débardeur blanc et des pic sur la tête.
Quand je voulais dire fuck à la vie, pas la grande, mais la petite, celle qu’on essaie de mener à deux, celle qu’on nous vend dans tous les magasines chouettes, celle où on s’oublie parfois parce qu’on veut réussir, rentrer dans cette norme et à tout prix se coucher le soir en partageant sa couette.

Ses yeux, qu’elles m’avaient vendu « orange », ce qui m’a intriguée moi qui suis nulle en couleur mais qui c’est vrai, avait un reflet orangé ce jour là au bord de Gold Lake ensoleillé.
Et j’ai appris depuis peu qu’Orange était the happiest color, alors…

Ses yeux que j’ai retrouvé dans notre fils, dès la première seconde, quand il a tourné sa petite tête toute frippée vers moi avant de m’attraper les doigts.

Ses yeux encore, qui débarque sur la terrasse en bois de chez mon papa, qui me renvoie ce que je suis, à cet instant là -une bombasse dans une robe qui tue- et dans la vie -sa femme- quand elle s’apprête à me dire Oui.

Vous allez me dire que je n’en sais rien de ce que je verrai en dernier, et que de toutes façons la dernière chose que je regarderai, un soir, sur mon lit médicalisé surélevé recouvert d’une couverture en dentelle tachée, avant de m’endormir pour ma dernière nuit et partir vers l’infini et l’au-delà, c’est loin.. que je suis jeune patin couffin sopalin.
Peut être.

Mais je sais.

Ses yeux ils m’ont donné envie de re-vivre.
D’oublier les coups et les pleurs, et de refaire confiance, de re-essayer.
Ses yeux ils m’ont donné envie de re-écrire.
De laisser les histoires compliquées de coté, de me reposer face à une page blanche, de me raconter.

Ses yeux, c’est la première chose que j’ai regardé en elle, et la dernière chose que je regarderai.
De ma vie.
Quand à quatre vingt dix ans dans ses bras, je m’endormirai.

Je le sais et je lui dis.

Je te le dis.
Là, ici, là bas.

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