Le diable en rit encore

La paume des mains solidement posée sur la table, elle trônait là au milieu de quelques personnes, à l’aise ici comme au café de Flore qu’elle a l’habitude de fréquenter. Elle en imposait Régine, avec son charisme naturel, sa gouaille, sa crinière sauvage et flamboyante. Elle m’intimidait au plus haut point et je ne savais comment l’atteindre au milieu de cette cour qui se pressait autour d’elle. Je me sentais en cet instant comme une petite fille face à une femme d’un autre temps, une espèce d’hologramme tout droit sortie de mon cerveau, dont j’avais lu les bouquins à même le sol, le dos collé au radiateur, comme elle-même le faisait auparavant dans la maison familiale.

J’avais bien évidemment dévoré les 10 tomes de la bicyclette bleue, plusieurs fois pour chacun, reconnaissant ça et là en Lea, des caractéristiques de Régine, ses allusions à Apollinaire, la crinière rousse, la sexualité libérée. L’ambigu dévouement de Camille, qui n’était pas sans rappeler celui de Mélie alias Manon, l’adolescente qui fut à l’origine de ses premiers émois.

Ne sachant comment faire, je lui avais directement collé mon bouquin sous le nez en lui demandant de me le signer. Elle m’avait toisé quelques secondes avant de prendre le livre, habituée sans doute à voir ces jeunes femmes intimidées après avoir lu la bicyclette bleue. Mon livre avait été froissé par différents propriétaires avant moi, les feuilles étaient jaunes, elles sentaient l’humidité. Une odeur que j’affectionne particulièrement, l’odeur du livre qui a échoué dans ma bibliothèque après avoir vécu à travers différentes mains pour finir chez un bouquiniste où je l’avais déniché. Elle avait retourné le livre, surprise d’abord et sans doute peu habituée à ce qu’on lui présente celui-ci, puis un voile sombre passa rapidement sur ses beaux yeux verts, entre les mèches rousses. Elle arqua un sourcil dans ma direction, signe d’intérêt, et me regarda longuement comme perdue dans ses pensées. « Souvenirs douloureux… » me dit-elle. Elle remarqua seulement à ce moment là cette petite blondinette qui était présente à mes côtés. Elle nous félicita pour  notre bonheur, s’intéressa brièvement à notre parcours, griffonna un mot sur le côté cruel de l’adolescence et nous embrassa chacune chaleureusement sur les deux joues.

Je lui avais tendu « La cahier volé ».

Ce livre relate une partie de l’adolescence de Régine au début des années 50 dans la Vienne, lorsqu’elle confie à son journal intime ses premiers ébats avec Melie, son amie du collège. S’en suivra la jalousie de sa soeur qui  subtilisera ce fameux journal pour le mettre dans les mains d’un amoureux éconduit de Régine et qui en fera une lecture publique dans une salle du village. Cela aura pour conséquence de virer au lynchage. A 15 ans, Régine sera priée par sa mère rongée de honte de brûler son journal devant l’amoureux vexé,  soumise aux sarcasmes des bonnes ménagères qui critiquent ses jupes trop courtes et sa chevelure de tigresse, sera convoquée avec ses parents à la gendarmerie et enfin déscolarisée après son renvoi du collège où elle sera interdite d’entrer en contact avec Mélie. Elle confiera même plus tard dans sa biographie « Je me sens marquée au fer rouge et cela reste excessivement douloureux. Je pense que mon développement intellectuel, affectif, social en a été influencé. Cela a renforcé une espèce de misanthropie instinctive, ce côté sauvage que j’avais déjà.».

Des années plus tard, elle retrouvera Manon et en fera son assistante dans la maison d’édition qu’elle a fondé. Scandaleuse, féministe, frondeuse, féministe la Régine. Son premier mariage? Elle l’a joué au dés. Si elle perdait au 421 elle accepterait la demande en mariage de son fiancé de l’époque. Et elle a perdu. Elle fera un enfant à chaque homme dont elle tombe amoureuse, Léa, Camille et Franck. Comme les personnages de la saga La bicyclette  bleue. Elle aime Vian, Mauriac. Elle fonde sa maison d’éditions, édita plusieurs livres érotiques et subira de nombreux procès pendant lesquels les juges lui demanderont comment une jolie femme comme elle peut publier de telles obscénités. Elle écrira une série de nouvelles érotiques « Contes pervers ».  Comme Léa, le personnage principal de la bicyclette bleue,  elle croque les corps en s’amusant du désespoir qu’elle provoque chez ses victimes consentantes. Elle est exigeante Régine, fait valoir le droit à la liberté dans le couple tout en étant intransigeante sur la fidélité de celui sur lequel elle a jeté son dévolu. Elle revendiquera haut et fort sa bisexualité «C’est la conquête qui m’intéresse. J’aime bien tomber une fille. C’est mon côté sale mec.» et incitera les jeunes filles à explorer la perversité.

Aujourd’hui Régine nous a quitté. Mais où qu’elle soit maintenant ça risque de ne pas être triste, pas sur que le diable en rit encore.

 

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