Parceque je n’ai pas su prendre ma mère dans les bras

mains

Il y a un moment dans la vie, une sorte de point de bascule, qui doit peut être avoir un nom savant, où on devient soi même le parent de ses parents.
Un jour où on s’était levé, normal pourtant, comme la veille ou presque, les cheveux en vrac et la tête dans le seau, pas envie de sortir de la couette, pas envie de quitter un lit, normal quoi.
Et pourtant.

Ma mère et moi, nous avons une relation très forte, très bonne, très belle.
Mais une communication d’huitres du bassin d’Arcachon.
Si un jour je fais une perle, une belle, je lui dirais. Peut être. Ou je lui montrerais.
Ou je lui ferais dire par quelqu’un.

Et elle.. elle m’a vue à la fois comme une sorte de prodige savant qu’elle ne pouvait pas aider depuis que j’ai eu un 19 en maths en 6ème et qu’elle a donc décrété ce jour là n’être pas assez sufisament capable de m’apprendre quelquechose, et à la fois comme une sorte de bébé géant qui ne devait pas prendre un verre de vin à table jusqu’à l’âge de 25ans.

Mais je l’aime infiniment.
Et je me satisfais de cette communication non communicative.
En mute ou en boucle.
Sauf quand ce jour là, cette retenue m’a empêchée de la prendre dans mes bras.

Je n’ai pas toujours tout dit à ma mère. Who does?
Bien sur qu’on ne dit pas tout à ses parents, mais avec le recul, je sais que j’aurais du parfois, lui dire, lui parler, l’appeler à l’aide.
Dans mes conseils amoureux, quand je me perdrais dans la folie des autres qui me faisait presque douter de moi.
Ou dans mes premiers pas de maman, devant les pleurs qui ne s’arrêtait pas ou les colères qui éclataient.. mais non c’est mon boulot, elle a pensé qu’elle n’avait rien à m’apprendre.. Comme si accompagner les autres vers la parentalité pouvait donner des réponses à cette petite voix intérieure cruelle et culpabilisante qui vient avec la grossesse et la maternité..

Mais je ne lui en veux pas de ça, si ça me dérange, je n’ai qu’à lui demander.
Je l’ai fait… quelque fois…
Quand j’ai vu des tâches rouges pour la 1ère fois vers 12 ans et quelques.
Quand j’ai vu mourir un homme, presque un père pour moi, sous mes doigts.
Quand j’ai du laissé mon fils aux portes d’un bloc opératoire blanc et froid.

Je ne lui en veux pas de cette retenue là, de nos silences.
Je les connais et les accepte.
Sauf quand ils m’empêchent de la prendre dans mes bras parce qu’elle pleure quand elle vient de perdre son papa.

Ce jour là, j’ai senti cette bascule, ce petit changement dans l’air du temps, comme subrepticement quand je suis devenue maman à mon tour, ce petit air qui nous souffle à l’oreille « à toi de jouer maintenant » « you’re in charge now ».
Jusque là, même si je ne le faisais pas souvent, je « pouvais »..
Je pouvais appeler sur la touche 3 de mon téléphone, voir « MAMAN PORTABLE » s’afficher (depuis peu, après des années de nonnonnonlesondescestmal, pour être joignable pour ses futurs petits fils).
Je pouvais jouer aux grandes, aux rebelles, aux pyschologues du dimanche qui gérait et sauverait bien sur leur fuckedup girlfriend qui tentait de se suicider en buvant de l’eau démaquillante.
Je pouvais crâner, l’air distant et presque arrogant que mon père m’a appris, celui qui tient à l’écart les autres qu’on impressionne alors que dedans on est juste rien que des sales gosses insecure mais qu’il faut pas le dire.
Je pouvais partir au bout du monde sur un coup de tête et surtout sur une promesse d’amour, loin de mes proches, de mes amis, de mon travail.
Trop facile…
Mais touche « 3 » « MAMAN PORTABLE » pas loin.

L’autre jour c’est elle qui m’a appelée.
C’est elle qui pleurait.
Et moi qui suis rentré en courant, qui ai tout plaqué et laissé en plan.
Mais qui n’ai pas été foutu de la prendre dans ses bras.

Je sais bien que ce point n’est pas une fin en soi. Que je peux toujours l’appeler, qu’elle est toujours là.
Mais c’est tout de même à moi de jouer maintenant, à moi de l’aider à comprendre le mode d’emploi de sa nouvelle bouilloire, de lui faire ses courses parce qu’Ikea est trop loin, de vérifier qu’elle prend bien ses rendez vous chez le kiné pour enfin soigner cette douleur qu’elle laisse trainer depuis des mois.
Mais cette bascule me rappelle ce temps qui passe, cette maladie qu’elle me cache mais que je sais, ce jour auquel je ne veux pas penser.

Et dans ces moments je pense souvent à ma fille.
Celle qui est là, pas loin, depuis des années, qui se prépare, peut être, un jour, ou pas, à ce qu' »elle » sera.
Quand la fatigue aura disparu, quand nous serons fortes ensemble de nouveau avec son autre maman, quand j’aurais passé cette fucking année impaire de merde.
Celle à qui j’écris depuis des années déjà tout en clamant honnêtement à qui veut l’entendre que je veux une équipe de foot.
Parce que j’ai peur, que la petite voix de maman se mettrait au volume max si jamais « elle » arrivait un jour, peur de l’aimer bien, de l’aimer trop, sans trop savoir lui dire, comme c’est le cas avec sa grand mère.

Et ce jour où c’est moi qui passerait de l’autre côté, qui lui laisserait les clefs…
Aura t’elle peur autant que moi?

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