L’enfant qui sommeille en nous

« Sous la couche épaisse de nos actes, notre âme d’enfant demeure inchangée ; l’âme échappe au temps… »

François Mauriac

 

L’autre jour je me suis retrouvée dehors avec un de mes collègues de l’export. Je le connaissais peu en dehors des séminaires bisannuels parce qu’il bosse dans le bâtiment d’à côté. Eté comme hiver, il porte un costume cravate, il a dix fois trop de gel sur ses cheveux gominés. Sympathique au demeurant.  Nos échanges se sont toujours résumés à des banalités de bureau.

Il a la goutte au nez. Il m’explique qu’en général c’est toujours le dernier à attraper les virus de la famille, que la petite  s’en sort bien, que sa femme moins bien et que lui est carrément HS, comme si le virus mutait pour charger le dernier à l’avoir. « Un peu  comme quand tu joues à faire la chaîne en touchant une clôture électrique, c’est le dernier qui prend tout » lui ais-je fais remarquer distraitement. Son visage s’est soudainement éclairé derrière son mouchoir « Toi aussi tu jouais à ça avec tes potes ? ».

A son tour de me raconter alors le pré de la ferme de ses grands parents, les toilettes qui donnaient sur l’enclos à vaches, le ramassage de fraises des bois « ben oui bien sur à côté des orties là »,  les concours débiles à celui qui pisserait sur la clôture électrique les yeux plissés par la crainte d’attraper le jus…La minute pause café s’est transformée en long moment d’échange.  Là avec nos cafés de grands dans les mains, nous avions 8 ans, un t-shirt Waïkiki, un short coloré et des tennis à bandes marines et rouges. Devant moi je découvrais un petit garçon espiègle avec une mèche blonde devant les yeux et des genoux écorchés qui me racontait avec enthousiasme dans son costume cravate comment il pissait sur une clôture, jetait de l’eau par dessus les quatre planches qui servaient de toilettes et faisait des blagues à ses grands parents. A 8 ans on aurait été de supers copains.  A 34 ans aussi mais cela prendra un peu plus de temps. Mais il est beaucoup plus facile de connaître quelqu’un une fois que l’on a perçu son âme d’enfant.

C’est ce que j’aime aussi dans ma vie de maman, se reconnecter à son moi enfant. Parce que Loulette me ramène à la terre, à la vie, à tout ce qui est essentiel enfant et que l’on oublie parfois adulte ou que l’on ne voit plus. Elle me fait remarquer les étoiles, la lune, la montagne qui ressemble à une tortue. Quand je me traîne à quatre pattes dans  l’herbe humide «parce que viens maman ça sent bon les fleurs », quand je joue sous un drap à faire du feu parce que « vite il fait froid dehors » et que j’ai laissé à la porte d’entrée de la cabane mon masque de grande personne, la méfiance, le cynisme, que l’on apprend adulte pour me concentrer sur la cuisson de la viande de la bête que nous venons de chasser. Avoir un enfant ça nous autorise à libérer notre créativité, à chanter à tue-tête, à dessiner des arcs en ciel et des maisons aux cheminées qui fument (avec des fenêtres la maison, sinon ça veut dire que t’es un psychopathe). Ça nous permet de faire des parcours compliqués dans toute la maison, à l’aide des corbeilles à linge disséminées dans le long couloir et  de semer sur le parcours des lampes de poche pour trouver le trésor. Même si maman ChérieLégo crie un peu pour la forme parce que ça fait désordre, ces panières qui débordent dans le couloir,  mais nous rejoint en poussant des cris.

C’est cela qui est beau dans l’idée de conserver son âme d’enfant en étant adulte, c’est qu’on peut, peut-être, enfin en savourer toute la légèreté et l’innocence sans pour autant en subir la naïveté ; et n’en garder que la perception de légèreté et d’innocence comme le plus doux des pansements…

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