Ce qui était différent cette fois là

Chaque année à la même période, je ne peux m’empêcher de penser avec un brin de nostalgie et de joie à cette dernière escapade à Barcelone à deux, il y a trois ans.

Cette période de l’année un peu plus dure que les autres pour les couples suivis en procréation médicalement assistée où l’on se demande si l’on va encore passer Noël le ventre vide, au milieu des rires des enfants et des cadeaux. Pourtant, notre parcours encore relativement récent nous permettait d’aborder ces essais comme une chance de plus qui nous rapprochait de notre souhait de devenir parents. Nous avons aimé chacun de ces moments, les piqûres faites au milieu du parking du boulot à la pause déjeuner, les visites matinales chez notre médecin, les départs en catastrophe en voiture jusqu’à cette ville que l’on aimait tant, les tapas dans notre bar préféré, le soir où j’en avais marre de boire du jus d’ananas parce que c’est censé favoriser la nidation et que nous sommes rentrées en titubant jusqu’à l’hôtel, le premier essai où ChérieLégo devait prendre les dos d’âne au ralenti « parce qu’on ne sait jamais le bébé pourrait tomber »  ou encore cette fois où la clinique m’a donné du valium avant le tec et que je me suis endormie sur le tableau de bord la bouche ouverte sous le soleil de juillet  sans climatisation et que je ressemblais à une méduse séchée.

18 ovules, 10 embryons, 1 seul et dernier restant. Nous en étions là. Après il faudrait refaire un traitement lourd, une anesthésie, revoir notre budget salement écorné ces derniers mois. Nous avions tout testé, l’acupuncture, les massages, une nourriture saine pour avoir l’impression d’avoir le contrôle. Nous avions joué l’optimisme, nous avions feint de ne pas y croire pour ne pas être trop déçues, nous avions bazardé cette même tentative de contrôle. Cette fois-là, alors que nous savions qu’il faudrait recommencer le protocole de fiv en cas d’échec, nous étions euphoriques. Un petit bout de vie nous attendait à quelques centaines de kilomètres de là et nous remercions le ciel qu’il soit toujours prêt à être accueilli.  Dès la confirmation de la clinique espagnole sur le fait que l’embryon avait poursuivi son développement, nous sommes parties sous une pluie d’étoiles filantes qui nous ont accompagnées de la Provence jusqu’à la frontière espagnole. Comme un signe.

Je me suis installée sur le fauteuil, ChérieLégo près de moi. Nous étions presque des habituées maintenant, plus question de se tordre avec le speculum ou de confondre le liquide nettoyant avec un embryon. Nous étions impatientes de le voir, beaucoup plus concentrées maintenant que les premières fois où nous découvrions les transferts.

Il est apparu à l’écran et nous avons poussé un petit cri d’admiration. Nous en avions vu à l’écran des petits embryons : des  bulles magnifiques, des ronds imparfaits, des épais, des fins…Mais celui-ci dégageait une force incroyable à l’écran, comme si furieux d’être resté là pendant de nombreux mois, il bataillait pour sa vie. ChérieLégo m’avait dit que c’était lui, c’était notre batailleur, et qu’il était trop fort pour s’en aller. Nous avons pleuré pour la première fois lors d’un transfert et nous lui avons souhaité la bienvenue. Nous lui avons dit que nous l’aimions déjà très fort et que s’il décidait de rester, il aurait de chouettes mamans : des mamans qui sauteraient sur le lit avec lui, qui seraient là pour l’écouter et l’aider à grandir dans la joie.

Nous sommes sorties de la clinique et là un petit oiseau bleu s’est posé sur mes pieds…et s’est éteint. En Espagne, il y a une croyance : pour que la vie apparaisse, il faut qu’une âme passe près d’elle. C’est à ça que je pensais lorsque nous l’avons déposé délicatement dans un petit trou que nous avons creusé dans le parc de la clinique. Cet essai serait le bon, j’en étais certaine.

Nous avons passé trois jours dans l’hôtel. C’était notre dernier essai de cette fiv et même si ça ne servait pas à grand-chose, nous avions décidé que je resterai allongée. J’ai mis un pull en laine en boule sur mon ventre et j’ai couvé. Durant ces trois jours, j’avais l’intime conviction qu’il était toujours là. De temps en temps ChérieLégo sortait pour me ramener de quoi manger, lui chantait des airs de jazz « pour favoriser son implantation». Après trois jours à couver, nous avons fait nos achats de Noël pour notre famille main dans la main  et pour la première fois, nous lui avons acheté un petit pyjama, bleu, parce que ce serait forcément un garçon. Dans nos têtes, il ne pouvait en être autrement, tout autour de nous semblait différent.

8 jours plus tard les premiers saignements ont commencé à apparaître. Ce fut la grosse désillusion et je ne voulais pas y croire. Tous les signes d’un échec étaient là et pourtant j’étais certaine de sentir encore sa présence. ChérieLégo a pleuré en disant qu’on n’y arriverait jamais et que tout était à refaire. Nous avons passé la soirée sur le canapé à déprimer en mangeant tout ce qui nous tombait sous la main. A 2 heures du matin pourtant, je ne trouvais pas le sommeil. Je ressentais encore ces tiraillements, les mêmes que depuis trois jours, des tiraillements inconnus. Je me suis levée lentement pour ne pas réveiller ChérieLégo, j’ai déchiré doucement le papier du test que j’avais promis de ne pas acheter et que j’avais planqué dans la bibliothèque pour éviter qu’elle ne tombe dessus. En plus quitte à faire une bêtise j’en avais acheté deux, on n’est jamais trop prévoyant. J’ai fait ce qu’il fallait et je suis allée dans le salon en allumant la petite lampe. Pas de ligne, comme d’habitude. Rien, toujours rien. A quoi je m’attendais ? Je suis retournée me coucher.

Le lendemain matin je me suis levée pour préparer le petit déjeuner. Le test était toujours dans le salon, je l’ai saisi pour le lancer rageusement dans la corbeille quand soudain…je louche dessus. C’était pâle, très pâle…assez pâle pour que je ne le vois pas avec la lumière douce de la nuit…Chérie est entrée en trainant des pieds…

–          Tu le vois ?!!!
–          Hein ? Mais qu’est ce que c’est que ça ?
–          Tu le vois hein ? tu vois comme moi une ligne rose ????
–          Mais qu’est ce que…mais d’où il sort ce test…mais quand….

Une heure plus tard, je courais vers le labo. J’expliquais à la dame que c’était notre dernier embryon, que je n’avais pas vu de ligne mais que ce matin la ligne était là, que bien sur il ne fallait pas s’emballer mais malgré tout j’avais des étoiles dans les yeux parce que je savais que j’étais enceinte. Elle m’a répondu qu’ils allaient essayer d’avoir les résultats le jour même mais « vous comprenez on est le 24 décembre, le labo ferme à midi ».

Le soir, le grand père en soupirant avait prononcé cette phrase en provençal Diéu nous fague la gràci de vèire l’an que vèn, Et se noun sian pas mai, que noun fuguen pas mens !
(Dieu nous fasse la grâce de voir l’an qui vient, Et, si nous ne sommes pas plus, que nous ne soyons pas moins.)

Alors on s’est tous donné la main sous la table, Chérie, mamie et même papy slibard parce qu’on savait tous depuis le matin qu’à Noël prochain  il y en  aurait un de plus parmi nous.

Je pense à toutes ces copines qui attendent cette fois où c’est différent…

 

Publicités