Temps plus vieux

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Il fait sombre dans la salle.

Premières notes d’une musique que j’écoute en boucle depuis plusieurs mois. Une rengaine on pourrait dire.

Un truc sur les contraires qui s’attirent.

Pas ma préférée.

Une chanson d’ouverture de concert. Un moment comme plein d’autres.

Une ouverture parmi combien 10, 15, 20 concerts dans ma vie ? Plus ?

Je ne sais pas.

Celui-là, il est spécial, comme dirait mon fils. A plus d’un titre.

Quelques minutes dans l’ombre. La lumière ne se lèvera – un peu – qu’à la fin. Parce que bon, le public vient pour voir l’artiste, pas pour la deviner pendant deux heures avec les yeux plissés.

J’ai l’impression pourtant que si elle avait pu, elle aurait chanter dans la pénombre toute la soirée.

C’est ce que je me dis.

Pas parce que son album est noir. Ou gris.

Pas tant finalement en plus.

Juste parce que j’ai l’impression qu’elle en a fini avec les artifices. Définitivement.

On pourrait parler de posture. Oui. Mais.

Sauf…

J’ai la gorge serrée.

C’est la première fois que je vois Zazie en concert, alors que ça fait 22 ans que je l’écoute.

Que je la chante. Que j’envie ces jeux de mots et ces phrases plus subtiles.

Qu’elle m”énerve parfois avec ses bons sentiments et son côté toutou des Majors du disque.

J’ai la gorge serrée comme pour une première fois.

Plus que pour une première fois.

Parce que 22 ans… quand même.

C’est un peu une vie non ?

Pop me dit qu’elle ne comprend pas pourquoi je ne l’ai pas vu en live plus tôt.

Occasions manquées souvent. Une réalité aussi : je ne suis pas fan des concerts dans des salles immenses. Trop tôt élevée aux concerts de mes frères dans les bars intimes de Toulon.

Trop d’espace tue le son, l’émotion. A de rares exceptions près.

Mais là, j’ai la gorge serrée.

J’entends Sucré salé dans le fond de ma tête. Une chanson qui aurait pu être la seule.

Un tube pop bien torché chanté par une bombe droit sortie d’un magazine de mode.

Oui. Mais.

L’album déjà donnait quelques indices : elle écrivait ses textes, elle n’était pas juste un produit.

Elle composait parfois aussi.

Et puis Snowball.

Pendant 22 ans, elle a raconté sa vie. De naïve, elle est passée à fleur de peau. De mère, elle est arrivée à femme de 50 ans dont les chansons d’amour parle souvent d’adultère et de jalousie. D’incapacité à communiquer malgré l’attachement.

Dézabuzée ?

J’ai la gorge serrée parce que c’est la première fois que je la vois en vrai. C’est vrai.

Parce que si je ferme les yeux, je revois ma chambre d’étudiante dans la maison que nous partagions avec D. et P.

Les galères de trois petites filles qui n’assumaient pas leur lent passage à l’âge adulte.

Trois bébés. A Nice. Sous la pluie.

Trop de marches d’escalier pour arriver à la maison. Trop de réflexions métaphysiques.

Je ferme les yeux et j’entends Chanson d’amis et je pense à M. dans l’autre maison que nous avons partagée ensuite. Les parties d’échec sur le Mac.

Le ski à Isola. La douche dans la cuisine.

Les chiens Haroun et Tazieff.

Je ferme les yeux et je vois O. qui se moque de moi dans notre appartement à Alexandrie parce qu’il n’a jamais aimé Zazie et que je chante J’aime j’aime pas. et que j’aime ce cd que D. m’a envoyé avec celui de Damien Rice et ce mot : j’ai découvert ça, je pense que ça va te plaire.

Rodéo. L’album qui casse l’image. L’album des blessures.

Pour elle.

Pour moi.

L’album de la maternité aussi.

Pour elle.

Je ferme les yeux, et Zazie chante Ça.

Et je pleure.

Et je me dis que ça m’ennuie que Pop soit allée regarder le concert plus loin. Pour mieux voir.

Mais que tout a une raison. Qu’il est logique que je me retrouve seule avec ce concert. Ce premier concert. Ce bout de ma vie.

22 ans qui défilent.

Une playlist rêvée. J’aurais jamais pensé qu’elle chante Ça. Justement.

Juste elle et son piano.

Comme toute chose parfaite il manquera juste Si j’étais moi.

Mais on peut penser qu’à 50 ans, elle est enfin elle.

Et alors que je m’apprête à fêter mes 40 ans, après une année trop existentielle et la gorge serrée, je me sens tellement moi maintenant que ma chanson préférée me semble moins briller par son absence.

Je ferme les yeux. Dolce Vita.

Pop et moi dans une voiture. On chante. On s’aime si fort qu’il faut qu’on s’arrête sur le bord de la route toutes les cinq minutes pour s’embrasser. Voire plus.

Je ferme les yeux. Polygame.

Je berce mon fils en dansant avec lui sur cette chanson : fidèle au changement, le coeur est polygame.

C’est sûr, moins académique qu’une Souris Verte…

J’ouvre les yeux. Premier rappel. La dame est émue car son papa est dans la salle.

En 22 ans, j’en ai perdu deux. Je trouve qu’elle a de la chance ce soir.

J’en ai aussi finalement.

Elle revient pour un deuxième rappel en duo avec le public.

Je récupère Pop.

J’envoie valser…

Je ferme les yeux. La voix de mon amie E. qui chantonne cette chanson pour endormir son fils.

Temps plus vieux. Oui. Indéniablement.

Mon coeur, ce bel aventurier, bientôt va me lâcher.

Oui, sans doute.

Et pourtant, je ne me suis jamais sentie aussi vivante.

Prête à souffler sur les nuages pour que Pop, mon fils, mes amies et moi puissions voir  le ciel bleu le plus longtemps possible.

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