Trois palmes. Trois heures dans la vie de…

julie-maroh-commente-trois-planches-du-bleu-est-une-couleur-chaude,M112314

C’est l’histoire d’une fille qui aimait le cinéma.

La lecture et la randonnée aussi… comme dans les hobbies en bas du CV.

Cette fille, elle aimait pas le cinéma tout à fait comme les autres.

Peut-être parce qu’un brin excessive ou un brin imaginative. Peut-être pour les deux.

Cette fille, le cinéma, elle le mangeait. Par tous les bouts.

Avant même d’entrer dans une salle obscure, elle collectionnait le magasine Première.

Les fiches de films l’ont rendue incollable sur le cinéma français des années 84-86, dont tout le monde se fout absolument.

Son premier baiser, elle l’a vécue sur un écran. C’était entre Dustin Hoffman et Jessica Lange.

Ironie du sort, c’était Tootsie et Dustin était déguisé en femme…

Est-ce qu’elle aurait été attirée par des plus vieux qu’elle si elle avait vu en premier Le Lauréat ?

Cette fille, il fut un temps où elle allait au cinéma trois fois par semaine. Comme les critiques de films. Y’a pas grand chose qu’elle ait râté entre 1990 et 2003.

Elle a arrêté de respirer avec Jean-Marc Barr, réciter par coeur la tirade du Behind my control de Stephan Frears.

Elle ne s’est endormi qu’une fois : devant l’Amant… un signe encore 😉

Elle a eu le souffle coupé devant Bjork qui se pend et peut regarder Mon Oncle dix fois de suite et rire… dix fois de suite parce que parfois elle est maladroite et tête en l’air comme Jacques Tati (l’effet domino il paraît).

Elle a pleuré trois jours et trois nuits après avoir vu The Constant Gardener (et est accessoirement tombée amoureuse de Rachel Weiz) et cite volontiers Rien à faire de Marion Vernoux comme l’un des plus beaux films qu’elle ait vu… en sachant pertinemment qu’elle est peut-être la seule.

Et puis…

Et puis, la vie. Celle qui se vit au grand jour. La gaie, la triste. Celle qui n’envie rien à Lelouch avec ses destins alambiqués, ses coups du sort, ses coups de théâtre. L’envie d’être parfois une enfant gâtée.

L’appel du large.

Les questionnements et les doutes. La quête du bonheur.

Le bonheur trouvé en trois lettres : Pop.

L’impression d’avoir trouvé sa place. Et de vouloir la partager.

Un enfant.

La vie toujours. Qui court. Vous savez.

Les premiers stress pour le petit qui dort pas, qui mange pas, qui pleure beaucoup. Vous savez.

Les premières disputes de couple. De celles de nos parents qu’on avait juré que jamais on les vivrait.

Le cinéma ? Le ? Quoi ?

Le HOME cinéma, oui, des fois…

La frustration à un moment donné. Forcément au moment où on se sent pas vraiment bien dans ses cuissardes de maman-boss-femme.

Où on s’inquiète de trop. Où on s’énerve de trop.

Et l’envie. Le besoin. Physique d’aller au cinéma. Comme la promesse d’un temps plus serein retrouvé.

Comme la recherche d’une inspiration perdue. D’un supplément d’âme.

Comme on se jetterait sur un bouquin, mais en deux dimensions.

Comme on plongerait dans la mer froide, mais sans les éraflures sur les rochers.

Alors, la semaine dernière, j’ai lâcher prise. Au bruit, aux questions.

Aux rôles à jouer et aux larmes de trop. Aux soucis que je me fais pour des gens qui ne se soucient plus de moi.

J’ai fait l’école de la vie buissonnière. J’ai pris trois heures.

J’ai poussé la porte d’un cinéma, en passant.

J’ai tremblée de cette fugue. J’ai joui de la lumière qui s’éteint. J’ai pleuré de me voir si émue.

Je suis allée voir La vie d’Adèle.

Oui, le film dont tout le monde a parlé pendant des mois (trop forts les gars de la com’).

Le film aux trois palmes. Le film du millésime Spielberg.

Le film au réalisateur insolent.

Au sujet sulfureux en plein débat “Pour tous”.

Le film où la superbe photo de famille part en vrille au fil des mois. Où le papa rêvé se révèle être un tyran (rien de neuf Sous le soleil de Satan) et où l’une des filles se révèle être une ingrate. [malédoucat’] comme dirait ma grand-mère. Et où c’est la plus jeune, la plus naïve qui semblerait tirer le mieux son épingle du jeu.

La vie d’Adèle, où l’envie pour moi d’allier la longueur d’un film pour faire une vraie parenthèse, une histoire de femmes et la curiosité de découvrir ce qui a pu tant séduire le président du jury : le duel ou le pourpre du sujet ?

Au final, un bon film.

Sans plus.

Un ton.

Certainement.

Mais un manque de vérité dans ce qui, à mon sens, est le plus important : l’histoire d’amour de deux femmes. Et surtout, un loupé de taille, la fameuse scène “hot” (il y en a d’autres mais celle-ci marque par sa longueur) dont de nombreux journalistes ont souligné la beauté, l’esthétique et la sensualité.

Esthétique soit. Mais comme souvent, à trop privilégier la mise en scène, on en tue l’émotion.

Et pardonnez-moi, Monsieur Kéchiche, mais à un moment donné, il aurait peut-être mieux fallu (phallus ? oups, pardon…) interroger l’auteure de l’histoire Le bleu est une couleur chaude, Julie Maroh*, sur ce que peut-être une relation homosexuelle naissante. Au lieu de l’évincer assez peu élégamment**.

La première fois qu’on fait l’amour avec celle qui nous fait trembler. Vibrer. Avec celle à qui l’on murmure : “je suis à toi” entre deux caresses (parce que, que cela soit le premier amour ou le grand amour, on lui appartient). Avec celle à qui l’on pourrait dire “Je t’aime” des millions de fois, qu’aucune de ces fois ne voudrait dire la même chose.

Et que chacune de ces fois voudrait dire des milliers de choses.

La première fois, on est émues. On est maladroites. On se touche, on se découvre.

Quatre états qui n’existent pas dans cette scène.

Quatre états d’ailleurs qui n’appartiennent pas à une relation homosexuelle il me semble.

Non. Deux femmes ne peuvent techniquement pas faire l’amour comme un homme et une femme, mais un couple, quelque qu’il soit, dans sa première étreinte amoureuse, met beaucoup plus que quelques gifles sur les fesses de l’un ou de l’autre..

Alors oui je suis peut-être fleur bleue, je n’ai néanmoins pas l’impression d’être atteinte de pudibonderie Frigidienne. Une vraiment belle scène d’amour aurait pu durer plus encore. Le choix de ne pas mettre de musique, d’avoir largement dit que rien n’était vraiment joué, la lumière crue.

Rien ne me choque (demander à LinemB, rien ne me choque, vraiment).

C’est juste que je me suis dit : tiens, un mec qui filme deux nanas en train de baiser alors que j’aurais dû me dire juste : waouh !

Trois palmes quoi ! Ça aurait dû être trois fois waouh !

Et ça ne l’est qu’une fois tout au plus.

Grâce à Adèle Exarchopoulos. Future star s’il en est.

Sublime bébé qui devient folle amoureuse d’une fille aux cheveux bleus.

Sublime fille aussi, il faut bien le dire.

Sublime femme qui perd toute estime de soi dans un tête-à-tête ultime avec son premier amour. Dans les larmes, la morve et l’envie. Une scène inspirée. L’une des seules en fait.

Non, la deuxième en réalité. Car la suivre plusieurs minutes hagarde dans la salle de classe où elle est institutrice. Vidée de son amour. Ne sachant plus trop pourquoi elle est là. Si elle est bien là… ça aussi c’était fort.

Peut-être parce que la raison de cette parenthèse pour moi n’était pas si éloignée d’Adèle, fantôme dépossédée de son but, de ses choix et de sa passion.

La vie d’Adèle ne vaut pas le battage qu’on en a fait. Ni artistiquement parlant, ni people-istiquement parlant.

Pourtant, ce film m’a permis de souffler trois heures…

Et de m’interroger aussi sur les choix qu’on fait, les gens qu’on aime et ce qui fait que parfois, on s’éloigne de ce qui nous détermine : l’obscurité, la création et la passion.

* http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_bleu_est_une_couleur_chaude

** http://www.juliemaroh.com/2013/05/27/le-bleu-dadele/

Publicités