Une chaise vide à mon mariage

chaise

Au premier rang, à gauche de l’allée si je me rappelle bien, il y avait une chaise vide à notre mariage.
Je vous préviens d’avance, ce texte sera triste.

Ces mots m’ont réveillée un matin, au détour d’une insomnie, alors que je pensais à ce futur re-mariage, français, bientôt, demain..

Une chaise vide sur laquelle nous avions posé une rose.
On aurait préféré y voir, assis, fièrement, un camescope à la main certainement, le plus fier des beaux pères, avec la rose dans le coeur.

On aurait préféré l’avoir à nos côtés, ce grand gaillard costaud, pendant ces derniers mois de guerre, pour clouer le bec aux « bien pensants ». Leur prouver du haut de son statut irréprochable de père de famille nombreuse, chef des pompiers, que non, sa virilité, sa paternité, ne se sentait pas menacee par ses deux filles qui s’aimaient et voulaient fonder une famille.

Je l’entends souvent dans mes rêves, rabattre le claquet avec sa grosse voix contre ses insultes, ses bêtises qui ont envahi les rues. Mais non, un soir, il est parti.

Un soir difficile, violent, qui me revient parfois, comme une grande claque dans la gueule… un réveil en sursaut, une ado en pleur, un tshirt que je peine à trouver, un film catastrophe dans lequel je deviens le héros alors que je n’ai pas du tout envie de le tourner, les mots durs du samu au téléphone « Vous savez masser? – Euh oui mais euh je ne peux pas..  –  Pourquoi? – Je ne peux pas.. là comme ça.. c’est ma famille – Vous n’avez pas le choix, si vous ne le faites pas, il est mort » Alors le pilote automatique, les gestes, les prières, les minutes les plus longues de ma vie, dix, quinze, les secours, enfin, le regard d’un pompier, que je revois encore, distinctement, comme si c’était hier, à qui j’ai imploré « s’il vous plait, continuez.. » Mais il est parti.
Quand même.

De cette soirée si difficile, j’ai décidé et réussi à n’en garder que les bons cotés.
This could have broken me.
This could have broken us.
But it did not. Et ce qui ne nous tue pas nous rend fort.

Alors j’ai décidé de garder la force et la maturité que cela m’a donnée, parceque ce soir là j’ai pris 5ans d’un coup. J’en ai retiré un calme relatif en toutes situations, car au boulot ou dans la vie, rares seront les situations, aussi dures soient elles, plus dures que de devoir affronter l’arrêt cardiaque de son beau père devant sa femme et sa fille. Rarement je n’aurais plus dur coup de fil à passer que d’appeler ma chérie qui rentrait dans la nuit du sud de la France pour lui dire ce qu’il se passait.

Cette soirée a fait de moi ce que je suis. Elle a fait de notre couple ce qu’il est.

En l’officialisant déjà, d’une bien dure façon certes, aux yeux de toutes nos familles, car non si j’étais là cette nuit là, en pleine nuit, ce n’était pas parcequ’on était « juste amie ».
Et en le renforçant de traverser, plus ou moins sans encombre cette dure épreuve.

Il aura été le premier parent à reconnaître notre couple, et il n’était pourtant pas là à notre mariage.
Ce mariage qui fête ses 4ans aujourd’hui…

Il aura été le premier à me donner des conseils de vie maritale, la nécessité des bouquets de fleurs et des beaux sous vêtements. J’avais 20ans, je m’en fichais, on était jeunes on était libres, on avait le temps de tout et on ne pensait guère plus loin que de les enlever ces culottes.

Il aurait été un formidable grand père pour mes fils, tout comme pour cette toute nouvelle petite fille qui vient de naitre. Je le vois si bien papi gaga devant cette première petite princesse, qui aurait presque tenu dans sa grande main, fraichement arrivée dans notre tribu de cousins bagarreurs et lanceurs de cailloux.

Il me manque en ce moment.

Il m’a manqué le jour de mon mariage, le jour de la naissance nos enfants. Il m’a manqué pendant la guerre, parcequ’il aurait été là, il aurait parlé fort, il aurait brandi des pancartes dans les rues de Paris.

Il me manquera encore, parceque même si la guerre s’arrête, il y aura toujours une chaise vide à notre mariage français.

Mais je pense à lui.
J’en parle à mes garçons, de ce papy pompier qui nous regarde du ciel. Je me rappelle ses conseils, ses mots. Je fais ce que j’ai à faire et j’essaie de le faire bien. Et je m’achète des beaux sous vêtements.

Et quand du haut du Rockfeller building new yorkais, quand je dis à mon fils qu’on va monter tout là haut là haut près du ciel, qu’il me regarde, qu’il réfléchit et que du haut de ses 3ans il me dit « BradPittou dira coucou à Papy Alain dans le ciel »… je me dis que cette chaise ne sera jamais vraiment vide…

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