Mon sac de billes

Je n’arrivais pas à dormir ce soir, je pensais à tout ce que j’avais pu lire ou entendre dans la journée, bien malgré moi parfois. J’allume europe 1 pour aller au boulot « le mariage gay entre opinion et dérive ». Lci : « Un tract anti mariage gay distribué aux élèves d’un établissement ».  « Les homosexuels vont détruire la famille ». J’ai vu des gens sur un forum d’emploi demander comment ils pouvaient protester depuis le Canada. Les homos, les homos, les homos…Et là je rejoins les anti, n’y a-t-il pas plus important en ce moment? La Syrie, l’écologie, la santé?

Je me disais que plus rien ne serait pareil, il  y avait un avant et un après septembre 2012. Avant septembre 2012, j’avais réussi à vivre à peu près normalement, j’allais à la fac avec ma bande de potes. J’ai fait mille boulots, j’ai vu de beaux pays. Avant septembre 2012, j’ai rencontré une femme, je l’ai aimée. Nous nous sommes pacsées, nous avons eu une magnifique petite fille. J’étais là tranquille, je ne demandais rien à personne.

Avant septembre 2012, j’étais passionnée par la seconde guerre mondiale. Je suis allée à Amsterdam voir la maison d’Anne Frank. J’ai lu un sac de billes de Joseph Joffo d’un trait sous mon bureau dans une salle de classe. La prof de français avait bien vu que j’étais captivée par ce livre qu’on nous avait imposé et n’a pas essayé de me ramener à l’ordre pendant la leçon de grammaire, elle avait l’air touchée qu’une élève oublie complètement le lieu ou elle était, penchée sur son bouquin. Je me disais que c’était fou qu’autant de monde puissent se liguer contre une catégorie de gens qui n’avaient rien demandé à personne, comme moi. Je pensais que ça servirait de leçon à l’avenir.

Je me suis relevée pour aller au dernier sur la pointe des pieds. Parmi la centaine de livres je l’ai trouvé. Il y avait toujours mon nom écrit en lettres maladroites « ce livre appartient à … élève de 5ème B ».

– T’es un youpin, toi?

Difficile de dire non quand c’est écrit sur le revers de ta veste.

– C’est les youpins qui font qu’il y a la guerre.

– T’es tout con, toi, c’est la faute à Jo si il y a la guerre?

– Parfaitement, faut les virer, les youds.

Mais qu’est ce qui vient d’arriver? J’étais un gosse moi, avec des billes, des taloches, des cavalcades, des jouets, des leçons à apprendre, papa était coiffeur, mes frères aussi, maman faisait la cuisine. Le dimanche papa nous emmenait à Longchamp voir les canassons et prendre l’air, la semaine en classe et voila tout, et tout d’un coup on me colle quelques centimètres carrés de tissu et je deviens juif.  Juif. Qu’est ce que ça veut dire d’abord? C’est quoi, un juif?

– T’as vu son tarin?

Rue Marcadet il y avait une affiche au dessus du marchand de chaussures. Dessus on voyait une araignée qui rampait sur le globe terrestre, une grosse mygale velue avec une tête d’homme, une sale gueule avec des yeux fendus, des oreilles en chou fleur, une bouche lippue et un nez terrible en lame de cimeterre. En bas c’était écrit quelque chose du genre : « Le juif cherchant à posséder le monde ». On passait souvent devant avec Maurice. ça nous faisait ni chaud ni froid, c’était pas nous ce monstre ! On n’était pas des araignées et on n’avait pas une tête pareille, Dieu merci ; j’étais blondinet, moi, avec des yeux bleus et un pif comme tout le monde. Alors c’était simple : le juif c’était pas moi. Et voila que tout d’un coup, cet abruti me disait que j’avais un tarin comme sur l’affiche.

Je me suis assis. Devant moi, au-dessus du tableau noir, il y avait la tête du maréchal Pétain.Une belle tête digne avec un képi. En dessous il y avait une phrase suivie de sa signature : »je tiens mes promesses, même celle des autres ». Je me demandais à qui il avait bien pu promettre de me faire porter une étoile. ça avançait à quoi? Et pourquoi les autres cherchaient-ils à me dérouiller?

Ce qui me reste de cette matinée, plus que les coups, plus que l’indifférence, c’est cette sensation d’impuissance à comprendre. J’avais la même couleur que les autres, la même tête, j’avais entendu parler de religions différentes et on m’avait appris à l’école que des gens s’étaient battus pour ça autrefois, mais moi je n’avais pas de religion, le jeudi j’allais même au patronage avec d’autres gosses du quartier, alors où était la différence? ».

Aujourd’hui je peux ressentir ces questionnements du petit garçon. J’aurais pu dire : c’est pas moi là ce monstre sur cette affiche qui détruit vos familles, Dieu Merci : je suis juste une maman comme les autres, avec les mêmes attentes et les mêmes craintes que tout le monde. Je dorlote, je mouche, je veille, je m’inquiète comme tout le monde et ce bien avant cette question de foutu mariage pour tous. Alors quoi?

On parle de 300 000, 500 000, 700 000 personnes qui vont descendre dans la rue pour que d’autres personnes ne bénéficient pas des mêmes droits qu’elles. Des centaines de milliers de personnes qui à l’heure actuelle se rassemblent, prennent des bus à l’autre  bout de la France pour affirmer que non ma fille ne doit pas être autant protégée que leurs enfants tout simplement parce qu’elle a des parents de même sexe. Que si quelque chose devait m’arriver, mon enfant serai privée de son autre parent juste parce qu’ils ont décidé d’être contre. Des centaines de milliers de personnes à qui cette loi ne va rien ôter, ni même ne va changer quelque chose dans leur quotidien.

Alors ce n’est tout de même pas la guerre, mais ça y ressemble un peu. Et j’échangerai bien mon sac de billes contre un peu de paix là ce soir et un peu de sommeil aussi…

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