Ma mère elle est funky*

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Ma mère elle est funky, il paraît…
Elle aurait une page Facebook, je crois que tous mes amis seraient fans.
D’ailleurs, c’est un bon test : ça permet de reconnaître des vrais potes… en général, les vrais potes, ils kiffent* ma mère.
Qu’est-ce qu’ils aiment chez elle ? Sa différence je crois. Le petit truc qui fait qu’elle ne ressemble pas trop à une mère traditionnelle. En même temps, c’est difficile d’expliquer en quoi elle se distingue, parce que justement c’est ma mère et que du coup, je sais pas trop ce qu’est une mère traditionnelle.
Si je prends les mères de mes amis et que je compare, je dirais déjà qu’elle ne porte pas en elle un modèle pré-établi de maman comme parfois on peut le sentir chez des femmes de sa génération. Sûrement parce qu’il y a eu un gouffre entre sa mère et elle, entre son éducation et sa peau, son étoffe.
Bien sûr elle est la reine des crêpes à la pâte fine comme la dentelle, mais si vous lui demandez de vous préparer un bon petit plat, il ne faudra pas s’attendre à un boeuf bourguignon ou à un lapin chasseur, ma mère elle cuisine le monde depuis toujours. Un plat goûté ailleurs, une épice trouvée ici… et c’est parti !
Sa peau, son étoffe, elle est aussi un peu celle des héros. Pas de super-pouvoirs, rassurez-vous… de toute façon vous ne me croiriez pas. Non, juste, le courage. Le courage de ses opinions chaque fois que, au choix, l’époque, le moment, l’interlocuteur n’était pas bien choisi.
Le courage d’être féministe et séduisante, le courage d’être divorcée avec trois enfants et de reprendre une formation, le courage d’ouvrir sa gueule même seule contre tous. Très souvent.
Soyons honnête, pendant mes 18 premières années, la petite fille sage en moi aurait souvent préféré avoir une mère traditionnelle. Plus discrète, moins militante.
Oui c’était injuste que certains élèves ne partent pas en voyage scolaire au collège parce qu’ils n’en avaient pas les moyens. Mais non ça n’était pas forcément la peine de le rappeler à chaque début d’année au principal.
Oui c’était parfaitement vrai que le prof d’espagnol était absent 9 fois sur 10 pour satisfaire ses obligations syndicales, mais non ça n’était pas primordial de le rappeler en plein conseil de classe du lycée.
Je savais intuitivement que ma mère avait raison, mais je pensais aussi qu’elle se battait souvent contre des moulins à vent.
Et puis l’âge, l’émancipation, un bac foiré pour une histoire de réveil et probablement un ou deux trucs supplémentaires, ont transformé la petite fille sage en fille révoltée. Petit à petit, sans vouloir copier, imiter, j’ai choisi de prendre la parole au lieu de me taire, de toujours me situer du côté de ceux qui agissent plutôt que de ceux qui regardent sans réagir. Avec mon style. Pas celui de ma mère c’est vrai. Mais avec sa foi, celle qu’elle a dans le combat sociale et surtout son désintéressement.
Mon plus vieil ami L. me dit souvent que ma mère est une héroïne. Je sais que d’autres de mes amis le pensent aussi.
Et j’en suis fière.
Comme je suis fière qu’elle se batte chaque jour pour chacun de ses enfants et en ce moment, en l’occurrence pour moi et ma famille.
Elle commente, elle lit, elle partage.
Il y a cinq ans, elle n’aurait jamais pensé avoir une fille gay et aujourd’hui elle ne comprend pas une seule seconde comment il est possible que certains remettent en cause notre identité et nos choix.
Elle est folle de notre fils comme de ces quatre autres petits-enfants.
Elle est simple, dévouée et j’en rage souvent de ce que la vie a été dure avec elle.
Je kiffe ma mère, moi aussi.
Et surtout aujourd’hui, comme à chaque jour de manifestation où je pense à la toute première où tu m’as emmenée. J’avais deux ou trois ans, c’était déjà pour l’école publique.
Ça ne s’est plus arrêté depuis.
Je serai fière dans un ou deux ans d’emmener mon fils avec moi manifester pour autre chose. Parce qu’aucune juste cause n’est un moulin à vent. Je le sais maintenant.

*feat Linemb

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