Dans ma maison sous terre

Elle avait fait passer un mot dans les rangs : « Sacha ou Maxime? ». J’avais mis un trait sous Maxime et j’avais fait passer le papier à ma voisine de droite. Stella c’était ma copine depuis le centre  aéré, celle avec qui je chantais « Dans ma maison sous terre » assise dans l’herbe. On ne l’avait pas revue de l’année scolaire. Sacha avait perdu sa maman quelques heures après sa naissance suite à une hémorragie et Stella était devenue maman de substitution à 17 ans.

C’est cet épisode là que j’avais en tête alors que j’écoutais le notaire lire mon testament à haute voix. ça faisait des semaines que je traînais à le faire et pourtant je pensais à la maman de Sacha et Stella. Quel risque que ça m’arrive : 1 chance sur 1000, 10 000, 100 000?  « Je soussignée Légo, Flora, Louise née à Aix en Provence le 12 mai 1979 pour le cas où je viendrais à décéder avant la majorité de ma fille à naître […] je désigne pour exercer les fonctions de tuteur ChérieLego… » . J’écoutais glacée au coeur de l’été mes propres mots sortir de sa bouche et ils me faisaient l’effet d’un arret de mort prononcé. N’était-ce pas bizarre, j’étais là pleine de vie, caressant mon ventre déformé par les coups de mon bébé, et voila qu’on me parle de mort.

« Dans le cas où le présent testament venait à être contesté, je nomme en conseil de famille… ». J’imaginais sans peine les débats, ma mère qui n’aurait aucun scrupule à demander la garde de notre fille et la couper de son autre maman et le conseil de famille censé défendre mes derniers souhaits. Le notaire n’a pas dit  « ils ont déjà le pacs, pourquoi viennent ils nous emmerder avec le mariage? », il savait lui. Il avait levé les yeux du testament et m’avait dit tristement : « vous savez cela ne garantit pas que le juge décide de l’appliquer ». Je le savais bien, j’avais haussé les épaules avec l’air de dire « mais que faire d’autre? ».

15 jours plus tard je perdais les eaux. Et je me suis dis que j’avais bien fait de ne pas traîner chez le notaire. Je ne craignais pas particulièrement la suite mais plutôt l’accouchement. Quelque chose que je ne pouvais pas maîtriser. Mais pour le moment je maîtrisais très bien. ChérieLégo me disait avec une pointe d’admiration qu’elle me trouvait formidable de calme, moi qui était habituellement nerveuse. En vrai je ne sentais pas grand chose mais je lui ai dis que je gérais et je soufflais de temps en temps pour le montrer, même si je ne sentais rien. Car c’est bien parfois d’être formidable. Et puis est venu le moment : la sage femme est entrée, elle a demandé à ChérieLégo comment elle voulait participer. Elle lui a répondu qu’elle voulait faire tout ce qui était possible. J’ai poussé pendant une demi heure sans succès. Et puis alors que j’étais en train de m’épuiser, la sage femme m’a dit « on y est go go, poussez ». Je me suis dis que c’était du flan parce qu’elle voyait que je fatiguais, puis ChérieLégo s’est exclamée : »je vois sa tête! ».  Tout est allé alors très vite, j’ai poussé une fois, deux fois, ChérieLégo avait saisit le bébé sous les épaules, l’avait sorti de mon corps et déposée sur ma peau en pleurant. ça y est nous étions à présent une famille…

Puis la puéricultrice a prit notre fille.

Elle m’a demandé : « Alors d’après vous, elle pèse combien? »

J’ai dit : 2.4 kg
Elle a dit : bravo !
J’ai dit : mon coeur bat trop vite.

ChérieLégo a demandé : c’est quoi tout ce sang?
La sage femme a répété deux fois : « Allez dans la pièce à côté avec votre bébé ».

J’ai vaguement pensé avant de m’évanouir que mon coeur allait me lâcher, que peut être j’allais mourir. Pas que je faisais une hémorragie. Comme la maman de Sacha.  Il n’y a pas eu de maison sous terre, de testament contesté, de bébé prit en otage et de conseil de famille. Juste un pauv’  testament qui ne sert à rien oublié dans un tiroir.

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