Nous ne sommes pas si différents

J’ai tenu bon.
D’habitude je m’énerve vite devant ce qui me paraît injuste. Question d’éducation.
Chez moi, dans ma famille, on s’insurge, on peste devant ce qui n’est pas “social”…
Oui, comprenez, chez moi, on est socialiste.
De grands-pères en petites filles.
Mais là, j’ai tenu bon.
J’ai laissé pisser un plutôt grand nombre d’inepsies, de conneries.
J’étais même assez fière de moi. Je me disais que si ça ne m’atteignait pas c’est que c’était trop folklo, trop flag’, trop délirant.
Et puis des hommes politiques que j’estimais jusqu’ici s’y sont mis.
Et puis, des journalistes, controversés, mais ayant fait pas mal de choses bien dans leur vie, ont commencé à appeler à être “contre”…

Et puis le Président en personne…

Là je me suis dit qu’il y avait un truc qui clochait.
Ma théorie du Big Day, qui allait arriver quoi qu’ils fassent, ok mais quand même.
Ma mine réjouie le jour où le mariage pour tous allait être effectif. Leur tête défraîchie.
Plus vraiment suffisant.
Alors, je me suis poussée à faire comme d’habitude dans ces cas-là. Que je milite, que je discute, que je prenne part au “débat” comme ils disent, pour ne pas le regretter après.
Je suis comme ça moi, no regrets, c’est un credo.
J’ai contacté des gens. J’ai émis des idées. J’ai partagé des documents.
Je me suis inscrite à un rassemblement pour l’égalité.
Des amies ont écrit de belles choses. J’ai recommandé leurs textes. Fais suivre. Liker.
J’ai été émue, touchée et… j’ai lu l’article de Virginie Despentes en réponse à la déclaration de Lionel Jospin. Et là, c’était limpide. J’aurais pu. Non j’aurais voulu l’écrire. Parce qu’elle écrit si simplement et que je n’aurais jamais pu rendre aussi bien ma pensée.
J’ai appuyé ce texte sur un réseau social. Vraiment. J’y ai beaucoup pensé.
J’en ai beaucoup parlé.
Et…
Il y a quelques jours. J’ai appris que mon frère avait été choqué que je puisse aimer ce texte. Vulgaire et outrancier paraît-il.
Oui, il paraît parce que ce n’est pas de lui que je tiens cet avis.
Déjà, il y a quelques semaines, il avait commenté un partage de document que nous avions fait avec ma mère, alors que nous nous réjouissions que la loi sur le mariage homosexuel soit portée à l’Assemblée. Il ne croyait pas que ce soit une bonne nouvelle.
Il ne savait pas que j’étais à même de lire sa pensée hautement sophistiquée. Car s’il l’avait su, il l’aurait gardée pour lui.
Je dois donc comprendre qu’il ne souhaite pas débattre avec moi, mais avec d’autres si.
Qu’il ne viendra pas vers moi pour partager son opinion et entendre la mienne, mais qu’il a néanmoins l’impérieux besoin de s’exprimer sur la question.

Et ça me flingue.

Comment en est-on arrivé là ? Comment un garçon avec lequel j’ai été élevée. Bien ou mal, ce n’est pas la question. Avec le même père et la même mère. Absent ou présent, ce n’est pas la question.
Comment ce garçon, qui me connaît, m’a connue depuis 38 ans.
A officiellement accepté que je vive avec une femme. Après que je lui ai fait mon coming-out par écrit. Avec mes tripes. Et qu’il ait répondu en substance, pas de problème. Qu’il n’y avait pas à en discuter. Que si P. avait été un homme, je n’aurais pas été obligée de faire ce genre de lettres.
Comment cet homme dont le fils est le parrain de mon enfant.
Comment est-ce possible qu’il soit incapable de venir me parler ? De me dire ses doutes. Ses a-priori sur la question.
Directement.
Pourquoi est-il contre le mariage gay ? Et pas homophobe, paraît-il ?
Pourquoi ressent-il le besoin de le dire ? Si ce n’est parce qu’il en est convaincu et qu’il veut convaincre les siens.
J’ai beau le tourner dans tous les sens, il y a quelque chose qui cloche grave.
Entre lui et moi. Et entre lui et les homosexuels.
Comme on dit, moi j’aime les animaux mais mon chien dort dehors. Un peu.
Ou, je ne suis pas raciste, j’ai beaucoup d’amis noirs.

Ça m’a toujours sciée ce genre de phrases.

Cette sorte de justification. Comme si on ne pouvait pas vivre tous ensemble sans justifier cette cohabitation. Sans appuyer sur les différences. Sans se comparer, se jauger.
Et oui, se juger finalement.
Et encore, j’en ai pris mon parti.
Mais que mon propre frère dont le sang est le même que le mien, ne tombe pas l’armure, ne laisse pas à d’autres le soin d’être cons, intolérants ou ignorants c’est selon.
Que mon propre frère soit dans le camp opposé. Puisse fourbir les armes, affûter la lame et surtout bien tranquillement se camoufler pour que l’assaut ne soit pas frontal.
Ça me flingue.

Je voudrais qu’il me défende comme il le faisait quand nous étions jeunes.
Je voudrais qu’il me comprenne, comme il me semble que nous nous sommes compris bien des fois et il n’y pas encore si longtemps.
Je voudrais qu’il ne se cache plus derrière une pseudo-réflexion qui pousse les gens à prendre position. A se confronter, à se battre. Comme s’il s’agissait de taper un numéro sur un téléphone pour éliminer le candidat qu’on aime le moins.
Pour le mariage homo, tapez 1.
Contre tapez 2. Et tapez fort.

Je voudrais qu’il reste mon grand frère. Celui qui m’apprenait l’anglais à six ans.
Celui qui m’a pris dans ses bras chaque fois que quelqu’un que l’on aimait mourrait.
Celui qui il y a peu me disait sa peur immense de finir sa vie dans la rue malgré sa très haute situation parce qu’il est toujours un enfant et qu’avoir eu un père sans domicile fixe laisse des traces.

Je voudrais que tu restes cet enfant fragile et discret.
Dis-toi que nous sommes tous des enfants. Ni homo, ni hétéro, ni black, ni white, ni juif, ni catho.
Des enfants. Cruels pour de faux. A condition de se parler.

Je vais te faire une confidence. Moi aussi j’ai peur. J’ai peur de mourir et que mon fils ne puisse pas vivre tranquillement avec sa deuxième maman. Celle qui lui expliquera tout. Qui ne lui mentira pas. Sur rien.

Tu vois, moi aussi je suis une enfant.

Même si tu as oublié notre parenté, sache que nous ne sommes pas si différents.

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