Fâchée?

Je suis toujours sur mon bateau. La mer est mauvaise et nous empêche d’avancer dans notre travail. Alors on fait des ronds dans l’eau (c’est le cas de le dire) en attendant qu’elle se calme. Et ça peut durer longtemps.

Je sors de ma petite cabine sombre et trop fraiche pour aller prendre l’air.

Je traverse le pont et m’appuie contre la rambarde. Les vagues ballotent le navire dans un mouvement lent et décidé. Je la regarde, je la respire, et commence un dialogue entre nous.

« Qu’est ce qu’il y a, pourquoi tu râles ? »

« … »

« Tu nous empêches de finir ce boulot, je suis là depuis 13 jours moi j’en ai marre, t’es pas cool ! »

« … »

« …  Tu m’en veux ? »

C’est donc ça. Elle m’en veut et se venge en me retenant toujours un peu plus.

Parce que je suis prête à l’oublier pour aller fonder une famille au Québec. « Y’a pas beaucoup de Biologistes Marins à Montréal. Y’a même pas la mer, si ? » « C’est pas grave, je ferais autre chose ». La réponse d’une fille résignée à faire les sacrifices qu’il faudra pour dérouler cette nouvelle tranche de vie. « Je ferais autre chose ».

C’est une longue histoire d’amour avec elle. Qui a commencé, n’ayons pas peur du ridicule, avec Le Grand Bleu. Complètement fan et bouffée par la passion jusqu’au trognon, mes parents me retrouvaient gamine écoutant la cassette audio en boucle (avec les dialogues du film s’il vous plait, limited edition), en position fœtale sur la table basse du salon.

Cela m’a menée évidemment à la plongée, à une époque où les gilets stabilisateurs n’existaient pas encore : on enfilait les bouteilles directement avec des sangles, genre sac à dos de 17 kg, et on raclait allègrement le fond en grelottant parce que les combinaisons étaient forcement raides et mal ajustées.

Il y a eu le centre des mammifères marins visité à mon adolescence, où, devant mon enthousiasme, mes parents ont écrit en demandant quel cursus il faudrait entreprendre pour faire ces métiers-là … J’ai suivi leur réponse à la lettre, religieusement.

Il y a eu les 4 années de Fac de Bio Marine à La Rochelle, la délicieuse, l’exquise La Rochelle.

Il y a eu les étés en tant que Sauveteuse en mer sur la plage de La Palmyre (arrêtez ces regards lubriques les filles, mon physique n’a rien à voir avec celui de Pamela). Il y a eu ces stages en mer en tant que pompier volontaire à galérer dans les vagues pour récupérer des grappes d’insouciants, me faire recracher les palmes en vrac et de l’eau plein les poumons. Il y a eu  l’apprentissage du jet ski et comment ramener une victime sur ton siège en travers sans l’achever parce que sa tête trempe dans l’eau ou qu’elle rebondit contre la coque à la moindre vaguelette… Y’a eu tous ces gens qui ont paniqué pour de vrai à cause du courant, de la fatigue, et la même lueur d’affolement primaire dans les yeux en me voyant arriver. La mer qui prends et qui recrache.

Y a eu ce diplôme universitaire de plongée scientifique mené joyeusement par de jeunes profs pour nous apprendre à échantillonner en fonction du sujet d’étude (algues ou mollusques ? Topographie du fond ou cartographie ?), et les plongées à Saint Malo pendant l’étale de marée avec en arrière-plan cette ville mythique.

Y’a eu mon premier job en Martinique, 3 ans, à l’Observatoire du Milieu Marin, ou j’étais spécialiste des poissons. Identifier et compter les poissons du récif, dure la vie. Et il y a eu aussi le terrain de thèse de ma meilleure amie, toutes les deux seules sur un minuscule Boston Whaler de 5 mètres de long 3 jours par semaines, à faire le tour de l’ile et plonger tous les 250 mètres pour cartographier les fonds. Les coups de soleils, les rires, les averses,  les vagues menaçant de nous renverser, les requins imaginaires qui venaient nous sentir les fesses après que les pécheurs du coin nous aient raconté des prises de squales hallucinantes là où nous allions justement nous rendre. Et le rhum qu’on se sifflait joyeusement tous les soirs à notre hôtel devant le poisson grillé sauce chien. La mer terrain de jeu.

Y’a eu un passage éclair dans les eaux froides et sévères de la Bretagne.

Et le Golfe Persique. Avec ses extrêmes de températures et de salinité, tout ce qui vit ici est un warrior, un bijou résultant de la sélection naturelle la plus sévère. Le golfe sur lequel je vogue aujourd’hui.

Sans oublier le premier contact sur les côtes dangereuses de Pointe Noire au Congo où nous vivions alors, et où mon père a chopé in extrémis mon petit pied d’enfant de 3 ans avant que je ne disparaisse totalement. La mer toute puissante.

Ne m’en veut pas.

Je te reviendrais. Je te reviens toujours.

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